Des troubles économiques et des pénuries d’essence à l’origine des troubles actuels

Tout au long du mois de septembre, une grave pénurie de carburant a déclenché des manifestations de rue dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, obligeant les écoles et les magasins à fermer. Le problème atteint même les infrastructures les plus vitales de l’île, comme les hôpitaux qui fonctionnent à peine.

La crise commence à s’atténuer à Port-au-Prince avec l’arrivée de pétrole. Mais le reste du pays reste paralysé. Dans la région du Cap-Haïtien et dans les zones rurales au nord-est, la situation humanitaire est désastreuse. Depuis plus d’un an, l’accès à l’eau est problématique, rendant l’agriculture très compliquée. Les récoltes ont diminué et la République dominicaine vient de fermer sa frontière avec Haïti. Il y a donc une pénurie de nourriture.

Quelles sont les raisons de la crise politique à Haiti ?

Un système économique défaillant

Les pénuries de carburant en Haïti sont une manifestation de la crise politique qui déstabilise le pays depuis le coup d’Etat de 1991 qui a remplacé le président Jean-Bertrand Aristide par un régime militaire répressif.

Cette dictature de trois ans a fragilisé la démocratie haïtienne. Haïti a par exemple connu 11 premiers ministres depuis 2010. Le gouvernement du président Jovenel Moïse, profondément dysfonctionnel, n’a pas encore adopté de budget pour l’année 2019.

Cette situation politique précaire a également déstabilisé la réalité économique du pays. Le gouvernement haïtien ne peut par exemple plus recevoir de prêt internationaux. Prêts sur lesquels il compte pourtant pour financer son fonctionnement (à plus de 20 %). En conséquence, Haïti doit 130 millions de dollars d’arriérés à ses fournisseurs de carburant.

Une politique économique trop tournée vers l’extérieur 

Les difficultés actuelles d’Haïti sont aussi, en grande partie, le résultat d’un système économique mal conçu qui ne répond plus aux besoins d’Haïti depuis plus d’un siècle.

Depuis que l’armée américaine a occupé Haïti de 1915 à 1934, ses politiques économiques et sociales ont été conçues pour attirer les investissements étrangers. Le plan, élaboré dans les années 1910 et 1920 par le gouvernement militaire américain, visait à « développer » ce pays rural des Caraïbes en en faisant un environnement de travail attrayant pour les entreprises américaines.

En pratique, cela signifiait maintenir les salaires, l’impôt sur les sociétés et les tarifs douaniers haïtiens à un niveau bas. En échange, selon la théorie, les investissements étrangers contribueraient au développement des infrastructures et à la création d’emplois, profitant à tous les Haïtiens.

La culture intensive et unique privilégiée durant les deux dernières décennies a de plus épuisé le sol. Tant et si bien que la production alimentaire est particulièrement menacée à Cap Haïti.Ce processus d’exploitation suivi de rareté et de dégradation de l’environnement se répète depuis des décennies.

En quête de main-d’œuvre mal rémunérée et de plus de libre-échange, des sociétés et des agences militaires américaines ont établi des plantations de canne à sucre, des plantations d’hévéa et des usines de textile en Haïti au cours des 100 dernières années, avec des résultats tout aussi décevants pour les travailleurs et l’environnement de l’Ile.

Une impasse politique

Les usines en faillite et l’exploitation intensive et inefficace des entreprises agricoles ne sont pas les seuls responsables de la pauvreté des Haïtiens, ni de leur colère. En juin 2019, des manifestants sont descendus dans les rues pour demander la démission du président Moise du parti Tet Kale, accusé d’avoir détourné des fonds par le biais d’entreprises de construction fictives.

Moise et son prédécesseur du Tet Kale, le président Michel Martelly, sont accusés par son propre gouvernement d’avoir détourné des milliards de dollars d’aide au développement de Petrocaribe, un fonds vénézuélien qui fournissait des prêts à faible taux d’intérêt pour aider à reconstruire Haïti en échange de l’achat de carburant.

Le plan a été révélé dans un rapport stupéfiant de 604 pages soumis au Sénat haïtien en mai 2019 par la Cour supérieure des comptes et le contentieux administratif.

Le rapport explique notamment pourquoi la construction de centaines de routes, de ponts, d’hôpitaux, de quais, d’écoles et de stades de football ayant débuté  après le séisme de 2010 n’ont jamais été achevé. Dans le sud de Port-au-Prince, un gigantesque hôpital à moitié construit et un pont ne menant nulle part servent de rappel quotidien du détournement de fonds par le gouvernement.

Des solutions, notamment digitales

Les pénuries de carburant et les politiciens sans scrupules sont peut-être une réalité quotidienne en Haïti, mais des initiatives positives et l’attrait des nouvelles technologies permettent à la population de garder espoir. 

En janvier dernier, une coalition de paysans expulsés pour permettre la construction du parc industriel de Caracol a remporté un procès historique contre la Banque de développement international. Avec l’aide juridique du Accountability Counsel, un organisme américain à but non lucratif, 4 000 personnes recevront des réparations sous forme de petites parcelles de terrain, d’emplois et de possibilités de formation.

Les sites d’ecommerce, et notamment les pharmacies en ligne (sur lesquelles on peut trouver des médicaments sans ordonnance) permettent également de pallier aux pénuries des magasins haïtiens et la fermeture de certains de ces hôpitaux. Les délais de livraison peuvent certes être relativement longs, mais les tarifs (plus bas que dans les pharmacies physiques) et des stocks conséquents permettent, en partie, de répondre à la demande de la population. Et de trouver un moyen de patienter en attendant que la situation se stabilise sur l’île.