L’image révélée

Assédius Bélizaire |

L’image du cadavre de Charlemagne Péralte, réalisée par l’occupant américain en 1919 dans l’objectif de semer la peur parmi la population et d’écraser les forces d’opposition, deviendra malgré l’intention initiale le symbole de la résistance à l’oppression en Haïti.

imageRevelee_vAu début de l’occupation américaine d’Haïti (1915-34), la photographie vient de connaître un tournant important, en sortant des studios où se faisaient photographier l’élite et les classes moyennes pour s’intéresser aux masses. Ces dernières émergent alors comme sujet photographique à part entière, notamment avec l’arrivée d’anthropologues et d’ethnologues étrangers. En 1914, juste avant l’occupation, des photographies prises par un américain témoignent des troubles politiques de l’époque avec l’entrée en ville de cacos, des paysans révolutionnaires. Ces troubles internes seront un prétexte utilisé par les américains pour occuper Haïti.

Lors du débarquement de l’armée américaine, le 28 juillet 1915, on trouve des photographes parmi les marines. « Certains albums témoignent de l’utilisation de la photographie au profit des services d’intelligence américains : vues aériennes des villes, chemins de fers, ponts, infrastructures significatives et aspects géologiques d’intérêts se répètent. Ces images montrent comment la photographie est utilisée pour envisager le territoire comme un potentiel d’exploitation économique », décrit Edouard Duval Carrié dans son introduction au catalogue de l’exposition From Within and Without : The history of haitian photography.

La résistance de la paysannerie haïtienne à l’expansionnisme américain est de première ampleur.. Lorsque les américains réhabilitent la corvée, et signent par là le retour à un état d’esclavage afin de réaliser tous les travaux d’infrastructure censés amener le développement économique, la résistance armée de la paysannerie prendra réellement corps, avec à sa tête Charlemagne Péralte, en 1918. Il devient l’homme à abattre.

Les marines recrutent alors Jean-Baptiste Conzé pour infiltrer les cacos et assassiner Péralte. Deux marines déguisés s’infiltrent dans le camp de Péralte et lui tirent dans le cœur à bout-portant.

La crucifixion de Charlemagne Péralte

Péralte étant déjà une figure mythique dans le pays, par sa résistance héroïque à l’occupation, ses assassins ne peuvent simplement se contenter de sa mort.. C’est ainsi qu’une des photos les plus célèbres de l’histoire d’Haïti sera réalisée.

La photo joue d’abord le rôle de preuve de la défaite des résistants. L’image est volontairement construite pour choquer : la posture du cadavre, attaché sur une porte par une corde lui traversant la poitrine, nu hormis un tissu autour de la ceinture. Sous la tête on dispose le drapeau haïtien, dont le mât est surmonté d’un crucifix. Cependant, Charlemagne Péralte a presque l’air de dormir avec sa tête en arrière, penchée à gauche. Le dépouillement du décor accentue l’effet de choc, mais réveille tout autant un sentiment d’injustice. La nudité du cadavre le met en opposition avec les marines bien armés lançant encore des assauts dans les camps cacos. Un procédé stylistique d’antithèse met en valeur ce rapport de force démesuré entre occupants et occupés : le cadavre nu versus les marines en vie et bien équipés, les machettes contre les armes à feu. Cette image du chef caco suggère à la fois l’humiliation, le danger et l’avertissement.

L’œuvre est diffusée au grand public à travers des milliers d’exemplaires environ une semaine après l’assassinat. Plusieurs centaines de reproductions de la photographie sont alors jetées par avion. Outre la photographie, les américains rendent publiques des informations permettant son identification : teint de peau, hauteur, couleur des yeux. La démarche était également d’apporter les preuves qu’il s’agissait bien de Charlemagne Péralte. Sa fiche indiquait : « Age : 32 ans. Lieu de naissance : Hinche. Occupation précédente : cultivateur. Citoyenneté : haïtienne. Teint : clair. Cheveux : noir. Yeux : noir. Poids : 140 livres. Taille : 69. 5 pouces. Une large cicatrice sur le devant de la jambe gauche. Six balafres sur la fesse droite. Trois balafres au-dessus de la fesse gauche ». Quant aux traumatismes récents, ils sont consignés ainsi : « le corps présente deux blessures par balle sur la poitrine gauche ; les deux balles ont traversé le corps, et, après avoir toutes les deux percé le cœur, ont laissé sur la surface du dos deux blessures petites et nettes. Il n’y a pas eu de défiguration du visage ou du corps, les trous des balles étant petits et nets. La face est proprement rasée et porte des moustaches assez larges…»[1]

A l’époque de sa dispersion, cette photo provoque un sentiment de peur.  Mais dès la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle, elle suscite un sentiment fort de révolte. « Prise par un marine anonyme, le but de cette photographie était d’écraser et de condamner au silence la résistance à l’occupation. Au final, cette photo deviendra quelque chose de bien différent, un symbole de martyr », écrit le professeur Laurent Dubois[2]. L’histoire de cette photo –qui a été rapidement réappropriée et est finalement devenue un symbole de la résistance-, fait allusion aux engagements puissants grâce auxquels une politique d’espoir, pour la démocratie et pour l’autonomie, s’est perpétuée au sein des communautés haïtiennes.

[1] Gaillard Roger, Les Blancs débarquent Tome IV, 1918-1919 : Charlemagne Péralte le Caco, Ed. Roger Gaillard, 1982, p.315.

[2] From Within and Without : the history of Haitian photography, NSU Art Museum Fort Lauderdale, 2015.

Texte : Assédius Bélizaire
Illustration : Fresque murale d’Edgar Endress et Adler Pierre,
photographiée par Valérie Baeriswyl, 2016