Sak pa kontan…

Clément Paule |

Quelques pistes pour l’étude des phénomènes protestataires en Haïti

SakPakontanFace à l’urgence de la revendication et des protestations politiques, nous sommes avant tout amenés à prendre position : dans l’assentiment -actif ou passif-, ou dans la condamnation –facile- des « fauteurs de troubles » qui décidément n’en finissent pas de nourrir « l’instabilité du pays ». Le chercheur lui-même ne peut pas simplement revêtir ses habits de savant et d’impassible observateur. Il appelle à une refonte de nos regards et de nos manières d’appréhender l’âpre lutte politique.

En 2015, quelques mois avant les grèves et les marches pour réclamer la baisse du prix des produits pétroliers, une série de manifestations d’opposition politique ont abouti à la chute du gouvernement dirigé par le Premier Ministre Laurent Lamothe depuis 2012. Depuis l’éclatement de l’épidémie de choléra en octobre 2010, des événements sont organisés pour dénoncer la responsabilité (ou plutôt l’irresponsabilité) de l’ONU dans le déclenchement de cette catastrophe humanitaire. Une actualité protestataire chargée, dès avant le cycle électoral contesté, et échoué, de la fin du mandat présidentiel de Michel Martelly. La chose n’est pas nouvelle. Dès les années 2000 avec l’avènement du mouvement GNB (grenn nan bouda) jusqu’aux « émeutes de la faim » en 2008, la rue ne semble pas décolérer.

Pour autant, la grande majorité des mobilisations qui se déroule à une échelle « micro », pas nécessairement en contexte urbain, semble occultée. Elle profite d’une faible visibilité médiatique et d’un retentissement quasi nul hors des frontières nationales. Les phénomènes protestataires en Haïti sont des réalités vécues ou observables du moins pour quiconque réside dans le pays pendant quelques mois. Outre les rassemblements marquants de Port-au-Prince, de petits groupes aux revendications variables sont visiblement actifs, dans l’ensemble du pays : du rassemblement de mouvements paysans aux barricades dénonçant le manque d’eau ou d’électricité… les mobilisations pèsent aussi sur les anticipations des citoyens et résidents quand « la rue n’est pas bonne ».

Haïti est certes un pays de protestation, à rebours des visions misérabilistes qui opposent une population passive à un pouvoir prédateur ou kleptocrate. Malgré l’intensité et la fréquence des phénomènes en question, il n’existe pas de structure universitaire véritablement spécialisée dans l’étude des mouvements sociaux et des mobilisations contemporaines haïtiennes. Ils ont pu être abordés par le biais de travaux d’historiens ou d’ethnologues selon des thématiques précises, comme l’essor du mouvement Lavalas dans les années 1980 face au régime de Jean-Claude Duvalier, dit « Baby Doc », ou encore les rapports des organisations religieuses à la contestation sociale (analysés par Laënnec Hurbon, André Corten ou Lewis Ampidu Clorméus). Les mobilisations sont moins placées au centre de l’analyse qu’elles ne servent à illustrer tel ou tel changement politique. Elles font rarement l’objet de recherches sociologiques à part entière sur le long terme, hormis quelques monographies et mémoires universitaires à diffusion limitée (ex. F. Paulcéna, 2007). Ce sont surtout les divers organes haïtiens – et parfois internationaux – de presse qui produisent des analyses descriptives des événements protestataires, ou qui relaient des essais d’opinion sur le sujet : grands quotidiens nationaux ou formes émergentes de journalisme d’investigation comme Ayiti Kale Je. Notons également la présence d’une littérature d’expertise, largement anglo-saxonne, qui est élaborée au sein de think-tanks et d’organisations internationales pour commenter la situation politique dans le pays, à l’instar de l’USIP (United States Institute for Peace), la Rand Corporation ou la Brookings Institution. S’il faut remarquer une certaine diversité de positionnement chez ces acteurs – par exemple le CEPR (Center for Economic and Policy Research) qui se montre très critique envers le rôle des acteurs internationaux en Haïti – leur production s’adresse davantage aux gouvernants (aide à la décision, policy papers…) qu’à la production de savoir universitaire.

Ces organes peinent à appréhender les mobilisations dans un temps long et à proposer un modèle explicatif dépassant les enjeux conjoncturels. Cela se traduit également par l’absence d’articulation d’enquêtes de terrain reposant sur des techniques d’observation comparables : entretiens, questionnaires ou observation participante. Notre article pose cette lacune, propose quelques outils conceptuels, issus des apports de la sociologie francophone des mobilisations. Celle-ci privilégie une relation dynamique entre les pratiques et les normes, en partant de l’analyse des premières pour mieux interpréter les secondes. Il s’agit de partir de ce que l’on observe à l’échelle micro pour forger un modèle explicatif sensible à l’historicité et aux spécificités du terrain étudié, et par conséquent moins enclin à produire des généralisations uniformisantes. Une telle démarche n’est cependant envisageable qu’à la condition d’approfondir la réflexion sur l’idée même de contestation, avant de revenir plus spécifiquement sur ce que cela peut signifier en Haïti.

Définir

Quelques remarques préalables sur les mobilisations protestataires, afin d’interroger certains préjugés qui limitent notre compréhension des événements. La définition des phénomènes et l’usage de certains termes, sont des enjeux en soi, car ils peuvent considérablement influencer le déroulé des événements. Qualifier une mobilisation d’« émeute » tend à réduire sa portée, alors que les termes de « soulèvement populaire » ou de « révolution » véhiculent au contraire l’idée d’un changement social capable de justifier la violence éventuellement employée. Le terme manifestasyon utilisé en créole reste ambivalent, puisqu’il peut avoir des connotations négatives, celles de désordres et d’insécurité ; ses usages recoupent les clivages qui accompagnent les évènements politiques complexes qui caractérisent la « transition haïtienne » depuis 1986.

On retrouve ici un débat récurrent sur les labels associés à tel ou tel phénomène social, qui s’incarne dans le mot « terroriste » employé à la place d’« insurgés » ou « militants », ou « partisan » tombé en désuétude. Le choix des termes n’est donc pas neutre et l’analyse doit en tenir compte. En adaptant ici la définition a minima proposée par le sociologue Lilian Mathieu, nous considérerons que les phénomènes qui nous intéressent partagent une dimension collective, conflictuelle et une orientation vers le changement social (sans préjuger du sens de ce changement qui peut aussi bien être réactionnaire que progressiste).

Contournant la question des causes de la contestation, le sociologue Barrington Moore proposait l’interrogation suivante : « pourquoi les gens ne se révoltent pas plus souvent ? ». Ainsi les phénomènes protestataires ne sont plus conçus comme des perturbations anormales, mais comme des éléments des rapports sociaux ordinaires. À ce titre, les mobilisations, qu’elles soient violentes ou non, constituent bien une forme de participation politique, aux côtés des modes plus conventionnels, comme le vote. Il est plausible qu’une partie de ces phénomènes contestataires soit instrumentalisée, voire « téléguidée » par des élites politiques et économiques. Il paraît à l’inverse difficile de leur nier toute dimension militante. On pourrait forger l’hypothèse d’un spectre au sein duquel se répartiraient les protestataires entre deux idéaux-types : le Mercenaire qui répond à des incitations financières ou clientélistes et le Militant qui revendique l’aspect désintéressé ou idéologique de son engagement. On mesure assez vite la difficulté d’une telle entreprise qui repose sur un certain nombre de jugements de valeur, à peine sous-jacents, au premier rang desquels la simplification excessive des logiques individuelles et collectives d’engagement. On gagnerait davantage à considérer un espace social, un univers spécifique de la contestation, doté de logiques propres, en interdépendance avec d’autres champs : ceux de l’arène politique, des réseaux confessionnels ou encore des acteurs transnationaux.

En matière de conceptualisation, le recours aux démarches historiques et comparatives demeure un garde-fou solide et éprouvé. Un retour sur les événements passés permet de sélectionner et d’affiner les hypothèses tout en relativisant toute prétendue nouveauté. Une analyse des phénomènes protestataires contemporains en Haïti peut ainsi difficilement faire abstraction du MPH (Mouvement Populaire Haïtien) et de l’effervescence associative qui a précédé et suivi la chute de Baby Doc en 1986. Le bilan de l’autoritarisme duvaliériste reste encore inachevé, alors qu’il faudrait commencer à dresser celui des événements qui ont conduit à la chute d’Aristide en février 2004. Identifier les ruptures paraît essentiel, mais elles ne sont pas nécessairement aussi nettes et précises qu’une perspective événementielle pourrait présenter. À l’inverse, étudier simplement les continuités – malgré les changements cataclysmiques du séisme du 12 janvier 2010 et du choléra et la croissante présence d’acteurs transnationaux – serait encore plus problématique.

Ce dernier point nous montre bien qu’il paraît impensable de considérer Haïti comme un vase clos échappant à des processus internationaux et régionaux identifiés à une échelle plus large. Que l’on songe au jeu complexe de la dynastie Duvalier dans le contexte de la Guerre froide, et de la répression généralisée justifiée au nom de l’anticommunisme ; à la trajectoire des exilés en Amérique latine, aux États-Unis ou en Europe… des intellectuels engagés, faisant circuler idées, savoir-faire et pratiques. Ou encore le kidnapping, qui serait apparu en Haïti lors du retour massif de déportés en provenance des Etats-Unis, selon un schéma déjà observé dans d’autres pays latino-américains. Citons encore l’importation de la Théologie de la Libération depuis l’Amérique latine, portée par les TKL (Ti Kominoté Légliz – Communauté d’Église de Base) et récupéré par Jean-Bertrand Aristide dans le courant des années 1980. L’enjeu est donc de saisir ces dynamiques externes sans négliger pour autant les processus endogènes, les opérations de traduction, de réinterprétation et d’innovation réalisées par les militants haïtiens, tout en considérant la rencontre parfois conflictuelle de ces deux sphères, en Haïti et dans sa diaspora. L’insertion d’organisations haïtiennes comme la PAPDA (Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif) dans le mouvement altermondialiste constitue à ce titre un terrain pertinent.

Si l’on s’intéresse aux formes de la protestation, il importe de souligner qu’elles ne sont pas nécessairement explicites et visibles : le « marronnage » décrit et analysé par nombre d’historiens de la Caraïbe, constitue en lui-même un acte contestataire, qui peut être considéré comme plus « silencieux » et moins démonstratif qu’une manifestation de rue. Depuis la prise du maquis originaire des Nègres-marrons à l’époque coloniale, le « marronnage » réel ou symbolique est un moyen répandu de se soustraire à l’autorité, de refuser les diverses formes de domination qui se sont succédées dans l’île au cours des derniers siècles. On pourrait le rapprocher du choix de l’exit dans la typologie forgée par l’économiste Albert Hirschman pour rendre compte du mécontentement des individus dans un contexte de relâchement organisationnel, à l’opposé des autres options que sont la prise de parole (voice) ou le renoncement à l’action (loyalty). Cette forme protestataire peut s’avérer tout aussi menaçante qu’une démonstration bruyante de mécontentement en ce qu’elle laisse présager un futur dechoukaj, lorsque les dominants auront acculé les individus à tel point qu’ils ne pourront plus se réfugier dans la fuite et l’évitement.

Ces quelques éléments nous inclinent à plaider pour une approche pragmatique, historique et comparative qui doit s’appuyer sur les travaux fondateurs des chercheurs haïtiens en sciences sociales, trop souvent ignorés dans les monographies produites par les observateurs extérieurs au pays.

Observer

Ce balisage rapide n’est pas sans conséquences méthodologiques sur les questionnements qui présideront l’observation. Nous plaidons ici pour la mise en retrait du « pourquoi ? » au profit du « qui ? » et du « comment ? ». Il importe de souligner la fausse évidence des « causes » des mobilisations, dans le double sens du terme. Paradoxalement, aborder la contestation sous l’angle de sa raison d’être, sa « cause » originelle, n’est sans doute pas la manière la plus pertinente de l’analyser. Les variables lourdes – contexte socio-économique, affaiblissement historique de l’Etat, catastrophes, etc. – peuvent indiquer une structure d’opportunités favorable à l’expression collective de la colère, mais elles ne révèlent pas pourquoi une mobilisation prend à un moment donné et pas à un autre. Cette illusion étiologique, identifiée notamment dans les travaux de Michel Dobry, tend à masquer ce qui se joue tactiquement au sein des dynamiques de protestation et de crise politique. Enjeu d’interprétations concurrentes, la « cause » n’est pas si facile à identifier, entre les discours produits par les manifestants eux-mêmes et ceux émis par les autorités qui cherchent à disqualifier le mouvement. Les protestataires pourront affirmer qu’ils incarnent le ras-le-bol d’un peuple opprimé, ce à quoi le gouvernement pourra rétorquer qu’ils ne sont que des agitateurs rémunérés par l’étranger, l’opposition, ou encore les lobbies économiques. Faire le tri dans les discours et les rumeurs s’apparente à une tâche sans fin, sans boussole. Afficher une « cause » peut aussi constituer un moyen d’en dissimuler une autre.

Le sens de la contestation peut changer en cours de route, si nous prenons l’exemple de « l’Euromaïdan » de 2014 en Ukraine ou encore les « Printemps arabes » qui commencent à partir de 2010, nous voyons des manifestations portant d’abord sur des enjeux socio-économiques (cherté de la vie, revendications sectorielles) ont par la suite abouti à la remise en question du régime et à l’exigence d’un changement de dirigeant. Sans parler des « coalitions de cause », alliance tactique de mobilisations distinctes et concomitantes, portant sur des enjeux différents – par exemple, les étudiants qui revendiquent de meilleures conditions et les ouvriers qui se battent pour le salaire minimum – avec pour objectif d’accroître la pression sur les autorités. Ces composantes doivent alors articuler entre elles leur discours de telle façon à ce qu’elle présente une position unie et intelligible. Le Groupe des 184 incarne bien ce genre de rassemblements hétérogènes d’intérêts variés qui a prétendu incarner une « société civile », dont l’existence est loin d’être évidente. L’on gagnerait à considérer une cause non pas comme une donnée intangible, mais une construction issue du travail des militants et des entrepreneurs de mobilisation, des anticipations et des réactions d’autres acteurs sociaux. Une répression disproportionnée des autorités peut transformer un mouvement localisé et peu audible en martyr symbolisant la violation des droits humains et attirant l’attention internationale selon le célèbre effet boomerang décrit par Margaret Keck et Kathryn Sikkink.

Pour toutes ces raisons, nous proposons de fonder l’observation sur deux questions simples et liées : « Qui conteste ? » et « Comment le font-ils ? ». Cette perspective invite à partir des pratiques des protestataires, plutôt que de se perdre dans les méandres des discours et des justifications qui constituent autant des objets que des outils d’analyse. Observer ces pratiques permet d’opérer un retour critique sur la relation qu’elles entretiennent avec les rhétoriques déployées, et de mesurer comment celles-ci encadrent et façonnent les répertoires d’actions.

La première interrogation porte sur les dynamiques d’engagement des contestataires et les motivations revendiquées par les militants en regard de leurs parcours socioprofessionnels et de leurs trajectoires biographiques. La perspective est alors empirique et non celle d’un modèle abstrait construit a priori. L’identification des réseaux militants et de leurs connexions à différentes sphères –politiques, économiques, religieuses, transnationales, etc. – permettrait une plus grande lisibilité de l’arène politique haïtienne qui reste difficile à cerner pour les observateurs extérieurs, peu accoutumés à sa fluidité et à l’absence de discipline partisane. Une telle démarche serait aussi susceptible de remettre en question l’image très anglo-saxonne d’une « société civile » opposée nécessairement à l’Etat, alors que des liens avérés unissent étroitement les différents échelons du pouvoir politique et la myriade d’associations, d’OCB (Organisations communautaires de base), ONG (Organisations non gouvernementales) et d’institutions extra-étatiques existant dans le pays. Il est difficile de contester l’existence de relations clientélistes et de réseaux familiaux, confessionnels et professionnels, qui transcendent la démarcation Société-civile/État (somme toute fictive et dépolitisante) véhiculée par les organisations internationales dans les discours normatifs des programmes d’aide au développement.

La deuxième question, celle du « comment », ouvre de nombreuses possibilités de réflexion.. Observer la manière dont les protestataires agissent – depuis la préparation jusqu’à l’action en passant par les prises de position rhétoriques, les relations avec les médias, le développement de partenariats, la constitution de matériels, etc. – permet une confrontation féconde avec les discours de ces acteurs. Parmi les angles d’analyse, celle de l’usage (maîtrisé ou non) de la violence est fondamentale. Il est parfois difficile d’identifier les responsables de ce qui peut être considéré comme des « débordements » ou de « l’agitation », vu leur instrumentalisation récurrente par les forces de l’ordre dans l’Histoire politique. La signification attribuée aux actes violents est susceptible d’évoluer dans le temps, entrainant une tolérance plus faible ou une permissivité plus grandre. De nombreux détails peuvent être autant d’indices permettant de déceler ce qui se joue dans les logiques structurant la violence : le fait que les manifestants masquent ou non leur visage, l’existence ou non d’une organisation interne à la mobilisation, l’attitude face aux forces de l’ordre, etc.

Le rôle des objets utilisés par les protestataires est aussi un sujet d’interrogation. Leur choix n’est sans doute pas anodin et constitue un répertoire d’action spécifique. Prenons l’utilisation des pneus enflammés : pourquoi cette technique particulière et non une autre ? Est-ce uniquement parce qu’il s’agit d’un dispositif peu coûteux et facile à installer, ou y-a-t-il une signification plus abstraite ? Peut-on la rapprocher d’autres utilisations, comme du tristement célèbre « Pè Lebrun », le supplice du collier ? Une autre entrée possible pour aborder les pratiques de la contestation urbaine réside dans des artefacts trop souvent ignorés par leur caractère omniprésent et presque « naturalisé », à l’instar des tags ornant les murs de nombreux quartiers de Port-au-Prince. Si le message peut s’avérer simpliste – « aba » ou « viv », condamnation ou célébration, suivi du nom de la personnalité concernée – d’autres inscriptions sont plus explicites quant aux attributs de l’individu en question. Mais le questionnement ne doit pas se limiter à ce que les tags disent, mais aborder également le lieu où ils se trouvent, qui peut être révélateur de l’existence de « baz » regroupant des partisans ou des opposants à tel ou tel leader politique. Qui sont leurs auteurs directs et indirects ? À quoi servent-ils dans l’esprit de leurs concepteurs et de leurs commanditaires, et à qui s’adressent-ils ? Le médium est-il plus important que le message en lui-même, selon une logique de délimitation de territoires entre des bandes rivales ? Ces questions pourraient à terme révéler le potentiel de tel ou tel artefact considéré comme futile, peu esthétiqueou inutile.

L’observation des phénomènes protestataires peut ainsi englober de nombreuses pistes de recherche dont certaines seront loin d’être évidentes si l’on reste dans une perspective classique considérant uniquement les aspects nobles et légitimes du militantisme.

Percevoir

Un dernier point corollaire mérite d’être abordé ici. Il est souvent traité de manière peu réflexive par les observateurs des mobilisations protestataires. Dans les récits médiatiques, la contestation est souvent associée à l’expression de la colère des individus sur le mode de l’évidence, de ce qui va de soi. Le passage du mécontentement à la protestation collective est alors envisagé comme quasi automatique, négligeant la pluralité des facteurs pouvant intervenir dans les processus d’engagement des individus. Autre préjugé : l’ire des manifestants se réduirait à une émotion irrationnelle et destructrice. C’est la ligne interprétative d’une Psychologie des foules à la Gustave Le Bon. Cette colère s’opposerait alors à l’activité politique légitime comme une activité réfléchie et nécessairement pacifiée. Un certain nombre de travaux récents s’inscrivant dans l’analyse sociologique des mouvements sociaux (citons Lilian Mathieu ou Johanna Siméant chez les politistes français, et Sidney Tarrow aux États-Unis) nous permettent de nuancer cette vision dominante et d’esquisser quelques orientations alternatives.

En premier lieu, la difficulté à penser les émotions lors des phénomènes protestataires encourage à se départir d’une vision globalisante qui homogénéise la Foule, tout en évitant l’écueil inverse, prétendre pouvoir examiner la psyché de chaque individu (inaccessible pour le chercheur). La distinction entre émotions et sentiments s’avère ici importante : si les sentiments renvoient à des expériences subjectives que les individus peuvent avoir du mal à exprimer, les émotions relèvent de conventions collectives qui peuvent être partagées, exposées et mobilisées avec plus ou moins de succès. Il s’agit donc de transformer la frustration, la colère, la peur, la tristesse en quelque chose de partagé qui puisse servir de ressort à la protestation. Les travaux récents de Christophe Traïni peuvent ici être mis à contribution car ils proposent d’analyser cette opération à travers le concept de dispositifs de sensibilisation. Ceux-ci sont présentés comme un ensemble de supports matériels, d’agencements d’objets ou de mises en scène que les militants utilisent pour rallier à leur cause des individus en suscitant chez ces derniers des réactions affectives. Il peut s’agir aussi bien d’objets (pancartes, CD de musique, tracts) que de rassemblements (concerts, projections de films, commémorations) mais également de registres d’énonciation particuliers comme l’appel à la ferveur patriotique ou la revendication d’un statut de victime.

Cette notion large de dispositif de sensibilisation ouvre de nombreuses perspectives quant au contenu invoqué et au type de réception, avec les éventuels problèmes de dissonance cognitive ou d’erreurs d’interprétation. Une bonne vieille pancarte au slogan bien élaboré peut avoir plus d’impact qu’un spot vidéo au message ambigu et abstrait. Le recours aux émotions renvoie également à l’importance des registres d’expression utilisés par les protestataires, qui peuvent aller de l’humour et de la dérision, comme le fameux slogan « MINUSTAH-Volè Kabrit »,à l’indignation de «  MINUSTAH-Kolera », en passant par des injonctions collectives : « tèt ansamn, nou pa pè », etc. Ces dispositifs prennent tout leur sens dans le cadre d’une métaphore théâtrale de l’espace contestataire, avec tout ce qu’elle contient de subtilités : les différents types de publics auxquels on s’adresse, le travailles militants en coulisse, le choix de la mise en scène et des termes employés. Cette déconstruction de la colère spontanée et aveugle ne signifie pas qu’elle est feinte, mais qu’elle demeure entretenue et relativement organisée.

De manière générale, réfléchir sur les mobilisations et leurs acteurs peut permettre d’en finir avec l’idée de « bénéficiaires » passifs et malléables qu’il s’agirait d’éduquer à recevoir une aide quantifiée et définie en amont. Si elle fût peu médiatisée, la multitude de micro-mouvements au sein des camps de déplacés, et plus généralement autour de la question du logement, devrait inciter les bailleurs à prôner une approche moins technique des réalités humaines et à considérer l’allocation des ressources dans toute sa dimension éminemment politique. L’exemple des mobilisations incriminant les Nations Unies à propos du choléra montre bien les limites d’un traitement gestionnaire d’une « population », ignorant les revendications légitimes d’un « Peuple » pour reprendre la distinction effectuée notamment par Lyonel Trouillot. L’analyse des phénomènes protestataires ne se limite donc pas à la production de connaissances savantes, fondamentale dans un pays en pleine reconstruction. Elle peut également conduire à la création d’un espace de partage du savoir et de l’information susceptible d’améliorer la qualité du débat public et la lisibilité des activités militantes.


SUR L’ETAGERE

Corten André, L’Etat faible. Haïti et République dominicaine, Québec, Ed. Mémoire d’encrier, 2011.

Hirschman Albert O., Exit, Voice and Loyalty: Response to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge, Harvard University Press, 1970.

Hurbon Laënnec, Pour une sociologie d’Haïti au XXème siècle. La démocratie introuvable, Paris, Karthala, 2001.

Mathieu Lilian, Comment lutter ? Sociologie des mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004. Coll. La Discorde, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00851628/document

Moore Barrington, Injustice: The Social Bases of Obedience and Revolt, Random House, 1978.

Paulcéna Francisco, Le « Mouvement populaire haïtien » des années 1980-1990 : pratiques et perspectives analytiques, Mémoire de Maîtrise de Sociologie, UQAM (Université du Québec à Montréal), nov. 2007, http://www.archipel.uqam.ca/825/

Siméant Johanna, Pommerolle Marie-Emmanuelle, Sommier Isabelle, Observing a Protest From a Place. The World Social Forum in Dakar (2011), Amsterdam, Amsterdam University Press, 2015.

Tarrow Sidney, Power in Movement: Collective Action, Social Movements and Politics, Cambridge University Press, 1994.

Therme Pierre, « Haïti 2003-2012 : les mouvements de contestation populaire face aux logiques de l’aide », Cahiers des Amériques latines (75), 2014, http://cal.revues.org/3175

Traïni Christophe, Emotions… Mobilisation !, Paris, Presses de Sciences Po, 2009. Coll. «  Sociétés en mouvement ».

Texte : Clément Paule
Illustration : Paolo Woods, photographie tirée de l’ouvrage LETA, FOKAL, Port-au-Prince, 2013