Sous le Volcan, Malcolm Lowry en Haïti – 1947

ILLUSTRATION : Daniel Bajoit, 2017, création originale pour Trois/Cent/Soixante.

EXTRAIT Bernard Diederich Nous n’allons pas plonger dans la vie infernale et compliquée de l’écrivain britannique dont le chef-d’œuvre «  Sous le volcan » (*) est mondialement connu. Ces lignes sont simplement un petit aperçu de cet individu tourmenté qui arrive de la Nouvelle Orléans par cargo alors qu’il attendait la publication de son fameux roman planté au Mexique. En fait, il en écrivit la préface en Haïti et fit quelques ajustements au manuscrit en attendant la publication à New York au mois de février suivant. Malcolm Lowry était accompagné de Margerie, son épouse également écrivain, quand il débarqua à Port-au-Prince en 1946, à la veille du jour de l’An. Ils s’installèrent au Grand hôtel Oloffson, où ils notèrent qu’il y avait déjà des personnalités en résidence, parmi lesquelles « se trouvaient des Dominicains portant de larges pantalons, mêlés à de détestables Américains jouant aux dés ». Dans le voisinage de leur chambre, ils remarquèrent, d’un côté, « de sinistres diplomates dominicains accompagnés de gardes du corps qui dormaient à même le plancher, sur le seuil de leurs chambres ». Et de l’autre côté ils virent « un éditeur de New York, joueur de cricket, dont la maison avait disparu dans un incendie et qui souffrait d’une dépression nerveuse. »

Les Lowry apprécièrent la nourriture, trouvèrent le rhum excellent et le jardin enchanteur. Malcolm nagea chaque jour dans la piscine et s’habitua aux roulements de tambours résonnant dans les mornes avoisinants. Margerie fit ses dévotions à la Cathédrale le jour de l’Indépendance nationale. (Ils semblent avoir évité les politiciens locaux, y compris le président Dumarsais Estimé que le voisin Rafael Trujillo cherchait à renverser.) Tirant ses sources de leur correspondance alors qu’ils se trouvaient en Haïti, Gordon Bowker dans son excellent et très documenté ouvrage, « Poursuivi par les Furies ; la vie de Malcolm Lowry ») dédia tout un chapitre intitulé « Périple à l’île magique » à leur visite.

En 1949, avant que je ne m’installe à l’Oloffson, le bailleur et manager Maurice De Young me confirma quelques comportements excentriques de Lowry, tout en ajoutant que son épouse, quant à elle, était une sainte. Bowker n’est pas moins éloquent dans sa biographie très détaillée de Lowry, incluant le passage suivant : « Certains expatriés Américains résidant à l’Oloffson se moquaient de Margerie qui vantait à tout bout de champ le génie de son époux et les suppliait de ne pas lui offrir à boire. A l’évidence, il n’avait pas besoin d’encouragements et l’étrange contraste entre l’épouse nerveuse, mince, surprotectrice et le Lowry costaud, rougeaud, intense et taciturne devint un sujet d’humour malicieux. Il y avait eu un petit scandale qui fit sensation quand Lowry interrompit une fête au bord de la piscine, titubant pour descendre la longue volée de marches d’escalier, tenant son verre en déséquilibre, et criant à une Américaine dévoreuse d’hommes qui faisait la cour à un beau jeune homme : « Attend ! J’arrive ! » Quand elle lui dit d’aller se faire voir ailleurs, il répondit simplement : « Tu m’as transpercé le cœur. Je meurs ! » et se jeta tout habillé dans la piscine, son verre toujours en main. Margerie cria que la garce avait tué son mari et vola au secours de ce dernier. Il a dû être tiré hors de l’eau, car il n’avait fait aucun effort pour se sauver de la noyade.

Il se trouvait à l’Oloffson deux New-Yorkaises, Millie et Maria Tanner, qui vinrent à leur secours. Elles s’apprêtaient à déménager dans une maison en montagne avec vue sur la ville et introduisirent les Lowry à l’écrivain Philippe (Phito) Thoby-Marcelin (**). Phito et Lowry devinrent bien vite les amis de Dewitt-Peters qui avait fondé Le Centre d’Art. Leur cercle d’amis s’ouvrit et inclus les frères Pierre et Emile Marcelin, ainsi que Charles et Raymond Pressoir. Alors qu’ils voyageaient à travers Haïti avec leurs nouveaux amis, ils rencontrèrent dans un café quelques réfugiés venus de l’autre côté de la frontière. Ils avaient fuit le dictature de Trujillo.

Il est relaté que Lowry, en état d’ébriété, enleva sa chemise pour l’offrir aux réfugiés.

Malade d’inquiétude à cause de la prochaine publication de son opus, Sous le Volcan, l’alcool prit le contrôle de Lowry alors qu’il séjournait avec les sœurs Tanner. Il a dû être maitrisé physiquement et hospitalisé. Avant son hospitalisation, Lowry s’était intéressé au Vodou et avait même séjourné dans un hounfor pendant trois jours avec les frères Marcelin. Selon Bowker, « se séparer de ses amis haïtiens fut douloureux. Malgré la barrière de la langue, Lowry ressentait une solide affinité pour leurs aspirations radicales ainsi que pour leur attachement à la poésie et à la force de la magie. Avant de partir, il offrit d’aider Phito et son ami Anthony Lespès (**) en faisant la promotion de leurs livres à New York. Quand il partit, il emporta avec lui des manuscrits de Phito, de Lespès et du psychiatre vodou, Dr Mars. Le 12 février, Bowker note qu’ils s’envolèrent pour Miami, après une escale à Camaguey. De Miami, ils se rendirent à New York par le bus pour le lancement du Volcan. Margerie décrivit son époux comme : « … ayant l’air épuisé, dissipé et brave et tremblant, alors qu’elle-même était en proie à un serrement de cœur, un sentiment douloureux de bonheur perdu, d’opportunités ratées, de gaspillage et de tristesse. »

Sur l’étagère  

  • « Sous le Volcan », Malcolm Lowry, Les Cahiers Rouges, Grasset, 2008, Disponible en Poche.
  • « Pursued by Furies : A life of Malcolm Lowry », Gordon Bowker, Broché, 2012, Disponible sur Kindle.

Extrait de « Un petit goût de Goyave », de Bernard Diederich, Imprimeur S.A., Port-au-Prince, Mars 2016. (*) Dans sa préface à l’édition française, Lowry affirmait : « L’idée chère à mon cœur était de faire, dans son genre, une sorte d’œuvre de pionnier et d’écrire enfin une authentique histoire d’ivrogne. » Ce faisant, il nous a offert une des plus minutieuses études de la psychopathologie alcoolique. (**) Membre fondateur de la revue Indigène, journaliste, romancier, Philippe (Phyto) Thoby-Marcelin a écrit plusieurs romans dont Canapé Vert et La bête de Musseau (1946). Il était également homme politique et créa le Parti Socialiste Populaire en 1946, avec Anthony Lespès. Ce dernier, agronome de formation, était également rédacteur en chef de la revue La Nation, et auteur de romans ainsi que de poésies, publiées récemment par Mémoire d’encrier sous le titre Les Clés de la lumière.