Noctambules

Josué Azor

Les fêtes se déroulent dans des lieux privés. L’énergie est celle d’espaces ouverts, avec une sensation de liberté énorme. De liberté, pas de libertinage. Des femmes viennent, il y a des étrangers, mais ce sont des invités : ceci est une “affaire” totalement haïtienne. Il y a tellement d’idées préconçues sur ces soirées : orgies, débauche, alors que je n’ai jamais connu cela. Il y règne une sensation d’absence de jugement apaisante alors que nous sommes dans un pays très dur. 

Ces espaces sont fréquentés par tous les milieux, en majorité les milieux populaires. Pour certains ce sont des espaces « carnavalesques » qui leur permettent d’endurer le quotidien. D’autres se travestissent au jour le jour. C’est de cette possibilité là que je veux parler, pour contrer le discours qui veut dire que ça n’existe pas.

Il y a les “folles”, l’extravagance, le travestissement, mais il y a aussi des hommes très “virils”. Quand je poste des photos d’hommes en tutu, je titille la communauté, car pour certains tous les gays devraient être des machos, être tout sauf féminins. Le milieu juge les gens efféminés et reproduit en ce sens la société. Je ne suis pas là pour glorifier une communauté qui a ses propres intolérances.

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Je fais partie de la communauté. J’embrasse la cause, et mon coming out public est aussi une façon de dire que je ne suis pas dans l’hypocrisie, une manière de pouvoir regarder les gens dans les yeux. C’est peut-être pour cela que les gens viennent vers moi, qu’ils sont prêts à prendre certains risques. Je fais aussi très attention à ce que je publie et au respect de l’image des gens, car cela reste très fragile. La confiance est très importante pour moi.

J’aime me rendre dans l’arrière scène, c’est là que je rencontre les gens alors qu’ils sont en eux-mêmes. J’aime montrer la tendresse. L’intimité m’intéresse. Cette dernière reste pour moi un mystère. C’est une personne dans son monde, un moment d’égarement, d’interaction, … Je suis naturellement en empathie avec les gens, je ne presse pas trop, c’est un jardin personnel, secret. Je suis très attentif à ce qui se passe avant et après la prise de l’image.

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Je ne suis pas militant. Les gens ont parfois l’impression que je serais une sorte de chef de la gay pride ici, mais non. Je suis dans un rapport d’exploration et d’expérimentation. Tout comme je l’étais dans mon travail sur le vaudou, je travaille sur mes tabous, mes barrières.

Je prends position dans la façon dont je montre les hommes, même en dehors de ce travail sur la communauté : ce ne sont pas des brutes. On commence timidement à montrer le corps des hommes en Haïti, ne fût-ce que dans la publicité. Comment montrer l’homme, sa sensibilité, son humanité, sont des questions importantes dans mon travail.

En ce sens, mon travail est queer, à la recherche des identités multiples, de tout ce qui diffère de l’hétéronormativité… Il m’arrive de provoquer un peu quand je sublime une situation, en créant des univers queer là où ils n’apparaissent pas forcément à l’oeil nu. Dans mon dernier travail sur la forêt des pins, qui sera bientôt montré, je me suis parfois amusé à recréer une ambiance de “Brokeback Mountain” dans le milieu paysan haïtien… Pour moi on est tous un peu queer. Il faut prendre le temps de trouver ce flou. Je joue un peu (beaucoup!) là-dessus.

La culture visuelle que je promène est très éclectique. Pour ce qui est des photographes queer, je dirais évidemment Robert Maplethorpe. Wolfgang Tillmans, qui m’a décomplexé par sa manière de poser l’image, de jouer, d’avoir l’air de rien même si c’est très travaillé. Le travail de Nan Goldin aussi, pour sa façon d’aborder l’intimité.

Propos recueillis par Maude Malengrez.