Historique

Récit d’une quête sans but avec des clics de sept-lieux.

(Culotte et folie)

Emmanuel Saint-Surin

Sur l’écran une Blanche, nue, dans les rues de Port-au-Prince. Une folle. Blonde. Très blonde. En soi, cela aura procuré sur Whatsapp et Youtube et Facebook – allez ! – disons 48 heures de rire et d’ébahissement. Ce n’est pas mal comme durée de vie de bulle insolite dans la mousse grouillante de la toile. Ce genre d’étonnement et d’humour attirent et fonctionnent un peu de la même manière. Il suffit d’un décalage insignifiant dans l’image quotidienne pour nous ouvrir les yeux sur l’improbable réel qui nous encercle à notre insu. Quidonc, les fous à Port-au-Prince sont assez communs. Ces fous, nus à la misère et à l’indifférence, pullulent. C’est notre honte banale, parmi d’autres, une indigence enveloppée de résignation. Et nous ne les voyons pas vraiment. Parfois ils nous font rire. Mais pas longtemps.

 

Telle femme quinquagénaire sur Bois-patate, les seins à l’air, grisâtre de saletés, tendra la main, puis se couchera sur un bout de rigole, ricanant, se grattant l’entre-jambe hurlant des insanités ; tel jeune homme sur le haut de Delmas hochant la tête dans le vide, des dreads en érection, un bras visiblement cassé, l’œil alternativement vide ou furibard ; cela n’est rien, dans une foule qui cherche la vie, dans le passage intermittent des éléments qui ont la vie en main. Mais une blanche ! Un corps blanc gracile avec une culotte verte sur l’avenue Jean-Paul II ! Déambulant au milieu de la rue des écouteurs neufs sur les oreilles ! Des lunettes de soleil miroitantes d’élégance aviatrice sur les yeux ! Parlant anglais !

Que s’est-il donc passé pour que la glorieuse race au milieu des Haïtiens ingratement acceptant la condition de mendiants de l’aide humanitaire et éhontément avides du coup de pouce contre-productif de l’aval des jeunots occidentaux sympathiques, ou forts antipathiques, voir passivement racistes… que s’est-il passé pour que cette déchéance ait lieu ? Quel est le fond de l’affaire ?

J’ai entendu plusieurs histoires. L’une est qu’elle est sortie du Marriott Hôtel, ayant bu la veille, étant déjà diagnostiquée, ayant oublié ses médicaments, prise soudainement de sa crise, qui n’allait qu’augmenter, salue d’abord des clients du rutilant hall d’entrée du haut-lieu d’hébergement où elle loge(c’est une stagiaire ou une consultante ou une anthropologue en mission, avec une petite bourse de recherche, mais un budget hôtel de luxe… bref…) elle dit « hello ! » seulement « hello » en tendant la main aux gens.. puis enlève sa jupe, sa chemise, garde sa culotte verte (fluo) et sort. The rest is History.

L’autre version, c’est qu’elle habite Pacot, avec une colocataire espagnole, ils ont pas beaucoup d’argent, mais assez pour Pacot en colocation… elle a une histoire avec un Haïtien, l’histoire est très libre, ils couchent ensemble, il couche avec d’autres, elle n’a pas de problème, il baise bien, autochtone natif-natal il lui fait découvrir selon une perspective ab-so-lu-ment authentique, il a un accent quand il parle anglais, tout à fait charmant ; le sexe est un peu SM, et le SM est à la mode, même si parfois elle se demande (elle n’est pas trop bête) si l’agressivité (fessées, tapes, étranglements joueurs…) n’est pas l’expression d’un mal historique plus profond dirigé spécifiquement sur elle, la blanche, plutôt que sur les femmes en général (quoique ceci n’empêche pas cela…) et pas simplement une insignifiante petite perversion excitante… enfin… ce genre d’élucubrations ne suffit pas pour déambuler nue, sous les yeux ébaubis et de tout Turgeau (ébaubissement si grand que personne n’arrive à rire ). Quelques passants munis de téléphone à caméra qui n’en peuvent plus d’attendre de poster sur un réseau social le scandale, euphoriques déjà à l’idée des centaines de réactions (des milliers peut-être !) qu’ils en récolteront.

Pourquoi a-t-elle hurlé en montant sur le capot d’une 4X4 d’humanitaire « What are you doing here ? What are you doing here ? », pourquoi tapait-elle de rage sur la vitre fumée ? Épiphanie ? Peut-être ? En tout cas, ma source me raconte que cela viendrait plutôt d’une proposition de plan à trois, initié par l’amant haïtien qu’elle se chargeait de négocier (sans trop y croire) avec la colocataire, autour du déjeuner. Du poulet. Un poulet étranger, le poulet pays, notoirement meilleur, est trop cher, même pour elles, pas assez bon marché pour changer les petites habitudes économes de deux petites blanches de classe moyenne occidentale, soudainement propulsées à l’état d’experte et à l’état d’abstrait objet de désir, et à l’état de « race » dominante (alternativement honnie, adulée, observée, analysée, etc.) sans être préparée mentalement et sans avoir les armes pour assumer. Mais bon, pas de quoi pleurer non plus. Sauf que… qui sait vraiment ce qu’il faut pour que les nerfs craquent de bout en bout ? Et souvent, quand les nerfs craquent les habits partent avec. C’est un fait intéressant à remarquer que nos habits sont le symbole du superficiel verni d’équilibre mental qu’il nous faut pour fonctionner en société. Mais je me perds. La version donc, c’est que la colocataire n’a pas apprécié la proposition, les injures ont fusé, l’Espagnole a insulté l’Américaine, l’Américaine l’Espagnole ; des cuisses de poulet ont servi d’arme graisseuse, et cette jeune femme a dû partir, quitter son appartement sentant la volaille pour une chambre du Marriott (elle n’a pas de véritable ami pour l’héberger en cas de crise ici). La goutte qui a fait déborder le vase, pour aboutir au spectacle de sous-vêtement vert-océan en pleine rue, serait la découverte de messages entre l’Espagnole et l’Haïtien, dont l’objet aurait été la Blonde. Nous ne savons pas le contenu de ces messages. Ni même si la question du partage du butin de corps et de cœurs était en jeu. Peut-être que l’Espagnole était un peu trop puritaine, peut-être qu’elle a menacé de ruiner la réputation de cette orgueilleuse dévergondée. Ou peut-être que toute l’histoire est fausse, c’est peut-être un deuil, une révocation de son travail. Qui sait ? Les gens sont fragiles. Quelle que fut la raison, nous savons que sa teneur était à même de provoquer cette question existentielle (hurlée face au pare-brise d’une Toyota blanche) où l’esprit d’une jeune femme perdit pied : « What are you doing here ? What are you doing here ? ».