Éditorial

Lorsque nous regardions autour de nous à la recherche d’un angle d’attaque à proposer à nos contributeurs, dès la fin de notre deuxième numéro sur l’Extravagance et jusqu’au point final apporté à ce numéro en décembre 2018, ce que nous captions – comme citoyens et comme équipe éditoriale – était, dans le désordre : un Président qui récompensait une fillette en train de twerker comme une petite dame, disons, en lui offrant une voiture pour célébrer ses talents de danseuse, le boom de 2000% des cryptomonnaies (bitcoins), l’effondrement de la gourde sur le marché international, avec l’effondrement de la balance commerciale d’Haïti, notamment vis-à-vis du voisin dominicain, le Chili (siphonnant les forces vives d’une nation qui semble offrir moins que peu à sa jeunesse) devenu deuxième plus grosse source de transfert de capitaux vers Haïti en une poignée d’années, la Caravane du Changement de Jovenel Moïse, dont on ne parle plus,

 l’esclavage des Noirs africains en Libye, dont on ne parle plus, la lente montée de l’affaire Petro-Caribe, jusqu’à déflagration, avec son mélange insigne de corruption, de pétrole, de politique, de géopolitique régionale, à un degré de filouterie qui donne le vertige, ainsi que l’orga-nisation d’un mouvement sur les réseaux sociaux par des citoyens et de nouveaux acteurs politiques, la récupérationde la cause par les acteurs traditionnels, avec des for-tunes… diverses…, l’éternel évitement de la taxe tobin sur les transactions financières, les gilets jaunes en France, la résistance des indigènes Sioux à la Dakota Access Pipeline, les émeutes du 6 et du 7 juillet en Haïti, la colère contre la montée du prix de l’essence après les agapes interrompues de la Coupe du Monde de football, avec les magasins mis à sacs par une population à bout d’être impudemment étranglée, méprisée, insultée,… Corruption, dématérialisation du commerce et des finances, fuite des cerveaux, marché informel, esclavage, marketisation de la culture… comme autant de pistes à potentiellement ex-plorer, creuser, pour répondre à l’urgence d’une action et d’une compréhension paradoxalement toujours plus diffi-cile, là-même où les canaux d’information n’ont jamais été aussi anarchiquement nombreux. Un mot pouvait à notre sens ramasser ce fol chaos de problèmes: Marchandise. 

La Marchandise est ce qu’on ne refuse pas, lors même que nous sommes conviés, à l’heure des séminaires en leadership et management à toutes les sauces, à apprendre à nous “vendre”, métaphore vertigineuse qui recouvre à la fois la compétence réelle, dans un packaging de séduction, de mensonge, de manipulation et au mieux d’agilité et de tact social. La métaphore n’est pas innocente, car toute intéressée que puisse être une interaction sociale, il ne va pas de soi que l’intérêt, même le plus égoïste qui soit, gagne à être systémati-quement compris sous la forme d’une monétisation.

Ce qui fait la valeur d’un objet et ce qui lui retire en même temps son histoire, voilà ce que nomme grosso modo le mot Marchandise. Lorsque nous négocions, achetons, vendons, nous jonglons avec l’usage personnel et le mystère du marché, mystère du consensus ET de la violence socio-économique. 

Travailler sur la Marchandise, comme essence protéiforme de notre monde contemporain, c’est plonger dans l’Histoire tangible, celle qui laisse des traces, et nous permet notamment de redessiner certains contours actuels de la relation d’Haïti au monde.

Ce qui fait l’urgence d’un discours sur la Marchandise ce n’est pas tant la modification de notre rapport métaphysique aux choses, mais la manière dont nous sommes dépris de nos droits les plus essentiels comme citoyens quand l’économie se fait de plus en plus opaque et quand le discours politique agissant semble démissionner en érigeant la doxa économique comme rationalité absolue dans sa version néo-libérale, extractive, et consumériste. 

Travailler sur la Marchandise, comme essence protéiforme de notre monde contemporain, c’est plonger dans l’Histoire tangible, celle qui laisse des traces, et nous permet notamment de redessiner certains contours actuels de la relation d’Haïti au monde. Il y a celle, subversive, qu’envisage Césaire dans « Et les chiens se taisaient », celle qui est assumée (ou refoulée) par les anciens ports négriers (Bordeaux, Nantes, Liverpool…), il y a aussi toutes ces œuvres d’artistes qui se confrontent au passé, dans un raffinement de la mémoire vive, de ce qui nous est propre, ce que nous possédons ou qui nous dépossède. Qu’il s’agisse de l’esclavage aux États-Unis, de l’évangélisation catholique comme outil de l’entreprise coloniale et néocoloniale en Afrique ou du formatage de nos pratiques consuméristes à travers les outils informatiques des oligopoles de l’industrie numérique ; qu’il s’agisse de la Finance internationale et ses acteurs, qui dématérialisent leurs possessions, par des processus d’optimisation fiscale proches de la prestidigitation, en évacuant les questions de justice sociale et environnementale, celle de la morale, et même du Droit ; nous pourrions mentionner encore les alliances du profit avec la harangue idéologique, quand le financement, lobbying et marketing politique de ces américains théologiens de la prospérité exportent leur croisade mondiale contre les libertés fondamentales dans des pays qui pourraient bien être Haïti ; à chaque fois, nous sommes en face d’une folle capacité à créer des produits et des valeurs, qui sont aussi des discours et des programmes politiques, toujours en passe d’échapper aux acteurs que cela affecte. 

Les services, les plaisirs, les gadgets, tous ces objets de tous les jours qui nous échappent, du comestible au sentimental, quasiment tout artefact humanisé par son usage est intrinsèquement en métamorphose, impossible à fixer. En passant par des corps et des désirs la marchandise change de sens, de valeur, de prix et de vie selon sa place dans la géographie du système capitaliste globalisé qui est le nôtre.

Dans ces pages, du Bas-de-la-ville jusqu’à Dakar, il est question de la Marchandise dans ce qu’elle peut construire ou refléter comme rapports, comme concepts, pensée concrète, vécue dans la rue, les chambrettes, les étals, imaginaire, visuelle, tangente, anecdotique ou incarnée. Il y a plus qu’un fétichisme à exorciser, car il y a là dans le marchandisé, ce à quoi nous donnons une valeur, et le secret de cette donation. 

Traiter de la marchandise permettait aussi de s’attarder sur les façons qu’ont les femmes et les hommes de ce pays d’inventer les parades, de penser l’évitement et la subversion, de réenchanter les usages à travers le maquillage d’un zombie en épouvantail, la pratique d’une monnaie imaginaire, la cuisine d’une identité fragilisée, le geste précis de la mesure et la résistance. 

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