Monnaies imaginaires en Haïti

 

Par Federico Neiburg | Image : Pierre Michel Jean

Texte traduit de l’anglais et édité par Trois/Cent/Soixante

Dans la plupart des transactions en Haïti, – de la négociation des prix sur les marchés au calcul des salaires ou des contrats-, les calculs s’effectuent en dollars haïtiens, alors que le paiement effectif se fait dans d’autres monnaies : en gourdes (HTG, la monnaie nationale), en dollars américains, voire en pesos dominicains… Federico Neiburg[1]nous éclaire sur cette singularité de l’univers monétaire haïtien.

Le taux de conversion entre le dollar haïtien et la gourde est d’un dollar haïtien pour cinq gourdes. Après avoir marchandé un sac de mangues dans un marché de rue, le vendeur et l’acheteur peuvent tomber d’accord sur le prix de trois dollars haïtiens : le client donne un billet de 50 gourdes (10 dollars haïtiens), le vendeur garde 3 dollars pour les mangues (15 gourdes) et lui donne 7 dollars haïtiens de monnaie (35 gourdes, en trois billets de 10 et une pièce de 5 gourdes). De nombreux dollars circulent dans l’espace monétaire de la Caraïbe contemporaine, en ce compris le dollar américain, jamaïcain, le dollar du Belize et le dollar Est-caribéen. Du point de vue des théories monétaires traditionnelles, ce sont toutes des monnaies “normales” : elles servent d’unité de compte, de moyens de paiement. Bien qu’il soit à la base un phénomène oral et conceptuel, le dollar haïtien est également écrit et objectifié sur des factures de supermarché, des menus de restaurant, l’affichage des prix de l’essence et du diesel, certains contrats pour des projets de coopération internationale, les carnets qui enregistrent les dettes et les crédits des paris et jeux de loterie, ainsi que dans les banques, où l’on trouve des tables de conversion.D’un côté, la matérialité des métaux (comme l’or) et d’autres objets qui servent de garanties, les objets que représentent les pièces et billets de banque et la force des États responsables de leur stabilité et fiabilité. De l’autre, des symboles et des conventions. Il est devenu de plus en plus commun qu’existent en parallèle des monnaies réelles (et de leurs économies), des monnaies fictives (et leurs économies), identifiées à travers des nombres, des indicateurs, actifs financiers, bitcoins ou autres monnaies digitales[2]. Historiens et anthropologues ont montré que ce type de pluralisme monétaire extrême est répandu à travers le monde. La convergence des monnaies et de leurs fonctions (elles sont au nombre de quatre : unité de compte, moyen de paiement, moyen d’échange et réserve de richesses) se situe en fait plus au niveau des idées normatives qu’à celui de la réalité empirique. Dans le monde des transactions de tous les jours, nous rencontrons plusieurs formes d’argent, de monnaies qui assurent certaines fonctions, tout en étant profondément incorporées dans la vie sociale, permettant et facilitant le calcul et l’échange (avec d’autres monnaies comme avec d’autres objets physiques et intangibles), dessinant les contours d’espaces économiques, établissant des hiérarchies d’échelles et de valeurs. Les comptes empiriques, procédant par induction, soulignent les pratiques monétaires multiples, les diverses compréhensions sociales d’une monnaie et le processus historique de la création et de la disparition de certaines monnaies tandis que d’autres persistent, mettant ainsi en question la différence entre des monnaies souples et dures, entre l’argent matériel ou fictif. 

L’expression d’ “argent imaginaire” fût pour la première fois proposée par Luigi Einaudi dans son exploration de la façon dont les gens géraient l’instabilité et l’extrême pluralité qui accompagna la création des Etats-Nations en Europe avant l’unification et la standardisation des systèmes de poids, de mesures et de monnaies.[3]Analysant la création, la transformation et la disparition des monnaies,  Marc Bloch[4]propose de remplacer tout a priori théorique de définition de l’argent et des monnaies par une définition “minimaliste et pragmatique qui reconnait que, avant toute chose, les monnaies (physiques et fictionnelles), sont des instruments de mesure. Deux approches complémentaires ont plus récemment analysé des monnaies qui, comme le dollar haïtien, servent purement d’unité de compte. Akinobu Kuroda montre comment les quatre fonctions classiques d’une monnaie peuvent en venir à être détachées et comment des unités de compte pures possèdent une fonction d’intégration, permettant des conversions entre des moyens de paiement et des stocks de richesse. PourJane Guyer, les monnaies fictionnelles ou imaginaires “servent d’intermédiaire entre la mémorisation de transactions et leurs natures en tant que conversions” mediate both the memorization of non-reductive transactions and their nature as conversions”.[5]

Plutôt que d’attribuer l’existence du dollar haïtien à un particuliarisme, aussi singulier qu’il soit, je veux ici montrer en quoi il fait partie d’un espace créatif, dynamique et diversifié quirégule le quotidien économique d’une majorité de la population, principalement dans les zones précaires comme le Bel-Air, au centre de Port-au-Prince, où j’ai mené mes recherches depuis 2007 et où les gens sont très préoccupés par le manque d’argent. Suivant le travail de Sidney Mintz, je veux aussi montrer comment cet espace monétaire renferme une dimension historique, constituée d’une multiplicité de couches chronologiques superposées. L’utilisation de monnaies fictives a un effet d’intégration, car elle se pose en interface entre les différents circuits de monnaies physiques plurielles. Cela révèle aussi un aspect de l’économie humaine[6], comme l’enchevêtrement de différentes sphères et échelles de l’expérience humaine elle-même. Dans le même sens, cette monnaie fictive haïtienne nous montre la façon unique qu’ont l’universalité et la singularité de se mêler dans “la vie sociale des monnaies”[7].

Liens, détachement et échelle de cinq

Les unités de mesure sont des artéfacts sociotechniques cognitifs exprimant des rapports d’équivalence, de différence, d’ordre, de hiérarchie et d’échellequi reflètent des processus historiques complexes en résistance à toute explication téléologique[8]ou de cause à effet. Le matériel et l’immatériel, l’imagination et la réalité, les concepts et les choses se combinent ainsi pour dénoter une préférence pour l’utilisation du dollar haïtien et de l’échelle de cinq pour fixer les prix et calculer les transactions.[9]Hans Van Werveke[10]postule que derrière toute “monnaie fictionnelle” se trouve “un lien avec une forme de moyen de paiement réel”. Dans le cas du dollar haïtien, ce lien est le billet de 5 gourdes, délivré pour la première fois en 1920 accompagné de cette note: “Ce billet est payable en monnaie légale des Etats-Unis au taux de cinq gourdes pour un dollar.” Ce billet faisait partie de la réforme monétaire lancée à la suite de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934), lorsque la nouvelle banque centrale (contrôlée formellement par l’American City Bank) établit un système de parité fixe (ou tableau monétaire) afin de réaliser les conversions entre le dollars américains et la gourde au taux de 1 pour 5.[11]

Dans son étude fascinante des marchés haïtiens, S. Mintz ne mentionne pas le dollar haitien.[12]Michel Laguerre, lors de ses recherches entreprises au Bel Air en 1974-76, ne parle jamais non plus de cette monnaie, alors même qu’il décrit les systèmes de crédits et de loterie, tous deux calculés en dollars haïtiens aujourd’hui. Un guide touristique des années 1970 mentionne uniquement la gourde et sa parité avec le dollar américain.

Il semble que les calculs en dollars haïtiens se soient lentement généralisés, principalement avec la fin de la parité fixe entre la gourde et le dollar américain en 1979 (soit soixante ans après sa création), durant la crise du dollar suivant la crise économique, entrainant une fluctuation des monnaies, ouvrant les marchés, alimentant l’exode rural et augmentant massivement le nombre d’Haïtiens aux États-Unis. Au moment même où l’unité de compte perdait sa connexion matérielle principale,d’autres références matérielles furent créées, renforçant l’utilisation du calcul selon une échelle de 5 et du dollar haïtien. Juste après la fin de la parité fixe, la banque centrale délivra des gourdes selon une échelle de cinq : tout d’abord avec une pièce de 5, ensuite des coupures de 10, 25, 50, 100, 250, 500 et finalement des billets de 1 000. Les moyens de paiements (la gourde) sont ainsi devenus un ‘soutien’ à un enclin culturel développé sur le long terme pour effectuer des calculs dans une monnaie imaginaire basée sur une échelle de 5.[13]

L’échelle de cinq a une longue histoire dans « l’espace du calculable » haïtien, une histoire qui précède la question de la parité entre gourde et dollar US, qui fut introduite en 1919. Il s’agit d’un héritage colonial plus ancien, un héritage français et non américain. Les premiers billets de banque en gourdes ont commencé à circuler à partir de 1813, neuf ans après la déclaration d’indépendance du pays face à la France. La monnaie nationale naissante a rejoint alors l’univers déjà très diversifié des monnaies caribéennes, coexistant alors avec des devises des anciens et des nouveaux empires : des monnaies frappées dans les îles elles-mêmes et d’autres émises par des compagnies privées (comme celle de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales). C’est dans cet univers précis, gouverné par les affaires et entrecoupé de routes commerciales, que la monnaie nationale haïtienne en vient à établir un rapport privilégié avec le franc français, la devise de l’ancienne métropole. Une parité fixe est posée, de cinq gourdes pour un franc.[14]L’échelle de cinq a ainsi été internalisée par les Haïtiens. Comme dirait Jane Guyer, elle a acquis une fonction mnémonique, un rôle d’étalon cognitif. Pour ceux qui calculent en dollars haïtiens, il existe un rapport naturel entre l’unité de calcul et le mode de paiement : ils sont « indéxés » de sorte que 5 est 1, 10 est 2, 15 est 3….

 Des espaces indisciplinés

Au contraire de ce que pose la démonstration classique de Kula dans le cas de la France moderne, nous pouvons dire que l’histoire socio-technique des unités de mesure n’est pas toujours celle de l’unification et de la standardisation par les systèmes de mesures d’État (dont celle de l’unification monétaire). En de nombreux endroits, aujourd’hui et à travers l’histoire, les mesures résistent à la standardisation ; les pratiques des hommes et leurs conceptualisations de ces pratiques semblent avoir tendance à résister aux États ; les monnaies tout comme les autres unités de mesure prolifèrent dans leur diversité. Sidney Mintz a brillamment montré comment cette prolifération a été constitutive dans la formation de la société haïtienne.[15]

 Aujourd’hui le pays est majoritairement urbain : 60% des habitants vit dans les villes, alors que les chiffres de 1950 se situaient en dessous des 30%. En 1960 Port-au-Prince avait une population de 300 000 habitants ; aujourd’hui bien plus de deux millions y habitent. La plupart des gens qui vivent dans la zone métropolitaine viennent d’ailleurs, ce mouvement s’est intensifié dans les années 1970, et se poursuit aujourd’hui encore, nourri par la pénurie foncière et une crise économique du milieu rural aggravée par la concurrence des importations à bas prix et de l’érosion rapide des sols. À mesure que les populations se déplacent vers les villes en grand nombre, l’émigration vers l’étranger augmentait elle aussi. De nos jours environs 10 millions d’habitants vivent dans le pays lui-même, et plus de 3 millions vivent à l’étranger.[16]Selon certaines estimations, l’argent et les produits envoyés vers Haiti depuis l’étranger seraient en tête du PIB national.[17]Après la chute de la dictature des Duvalier en 1986, un « régime de l’urgence » endémique s’est installé, caractérisé par des interventions militaires (soit d’un pays en particulier, ou une coalition de l’ONU) et une présence massive des Agences d’Aide Internationale (AAI) et des Organisations-Non-Gouvernementales (ONG). Ces régimes de l’urgence mettent en place la distribution de services (tel que des soins médicaux), de produits (de l’eau et de la nourriture…) et de petites quantités d’argent à travers des « projets de développement » qui embauchent sur des contrats courts et précaires.[18]L’économie populaire contemporaine est marquée par la mobilité entre l’espace interurbain et l’intérieur du pays, et celle entre le pays et l’étranger, ainsi que par la prédominance de l’appareil humanitaire. Cette économie populaire est fondée sur de petits échanges commerciaux, de petits bénéfices et de la petite monnaie, tout cela s’appuyant sur une pluriactivité intense des populations.[19]

Le Bel-Air est un espace privilégié pour observer ces mécanismes et ces transformations. À la fin du dix-neuvième siècle il était devenu un mélange entre bidonville et habitats d’une classe moyenne professionnelle naissante, fonctionnaires et ouvriers d’usine –  un dispositif assez rare et singulier dans un univers social où l’emploi salarié était rare. Graduellement le Bel-Air s’est transformé en un ensemble de favelas, en osmose avec les soubresauts de la vie politique et économique du pays ; se retrouvant « submergé » par la migration intérieure ; gangréné par la violence, par l’absence d’infrastructures de base et par l’extrême pauvreté.[20]Comme dans d’autres quartiers populaires, la plupart des gens y survivent en faisant une multiplicité de choses, selon la logique des petits profits (ti benefis) obtenus dans de petits emplois (ti travay) et de petits commerces (ti biznis). Selon certaines estimations moins de 10% de la population du Bel-Air est employé dans le secteur formel du marché du travail, 80% de la population vit avec moins de 2.5 dollars US par jour, et 50% avec moins d’un dollar.[21]

Situé au cœur de la capitale, le Bel-Air fusionne avec la Croix des Bossales, épicentre du système des marchés d’Haïti, là où se situe le principal marché en gros du pays, lien central entre l’intérieur rural, la ville de Port-au-Prince et les circuits du commerce international.[22]La Croix des Bossales se situe près du port, elle n’était autre à l’origine que le marché et le cimetière des esclaves. Aujourd’hui sa surface recouvre plus de 350 000 m2 et englobe pas moins de quatre « marchés publics »[23]et plusieurs dizaines de rues qui sont partiellement ou totalement envahis par le commerce qui irradie du Bel-Air vers tous les recoins de la ville.

Dans des lieux comme le Bel-Air, les gens sont obligés d’être pluriactifs. Un petit nombre de privilégiés peuvent avoir l’opportunité de participer dans un projet de développement financé par une ONG. Gérer une fontaine publique, une pharmacie populaire ou un cybercafé, rénover un espace consacré à l’art ou à des cours de langues, des ateliers, des répétitions pour des groupes de musique ou pour promouvoir des festivals de quartier, tout cela génère de petits emplois et de petits commerces dans un univers social fortement marqués par une grande variété d’organisations et de collectifs dont des associations de jeunes, de femmes, de musiciens et d’artistes et mêmes des associations d’associations. On retrouve leurs noms et leurs acronymes (comme le Comité de Service Civique de la Rue Saint-Martin, CSCSM) sur des badges parfois sur des graffitis sur les murs des quartiers. Il y a là une série d’affinités qui réunissent différentes logiques, celles de l’économie populaire, des associations locales et de la coopération internationale, dans l’espace d’une seule et même localité.

Un autre écosystème plus large de regroupements participe à l’organisation sociale des quartiers populaires en Haïti il s’agit des bases (baz) qui sont un type fondamental de formation sociale qui arrive, entre autres, à connecter l’économie populaire aux formes de gouvernement local. Comme nous avons pu montrer ailleurs la baz est un lieu et une zone d’action, une assemblée qui protège, qui peut fournir un lieu pour dormir, un plat pour manger, qui aide en situation de besoin et qui procure l’opportunité d’un emploi et peut être une source de petites sommes d’argent. Les bases rassemblent les gens, les mettent sur un pied d’égalité et les hiérarchisent, en créant des sentiments d’appartenance et des rivalités dans une dynamique instable. Les bases existent dans différents contextes, différentes échelles, elles permettent de multiples filiations et servent de canaux pour la circulation d’argent. Ils peuvent s’impliquer dans le travail de développement, la promotion d’événements culturels, le commerce illégal, dans des actions armées liées à la politique, dans la petite et la grande criminalité (allant du vol au kidnapping) et le contrôle – particulièrement près des marchés – des flux d’argent et de biens. Commerce, petits emplois et activités illégales, pour leur part, sont parfaitement insérés dans ces flux d’argent, qui s’appuient sur une économie du crédit.[24]

Sans le crédit, générer le capital nécessaire est impossible. Les sources de ce crédit sont le prêt ou les reconnaissances de dette sans compter la myriade d’associations de crédit, en une indénombrable variété de format avec un nombre très divers de participants, de délais de paiement, de sommes allouées et de taux d’intérêt. Cependant, toutes ces formes de crédits convergent vers la figure d’un gestionnaire quelconque qui fait ses comptes en dollars haïtiens. Ces microcircuits financiers comprennent aussi des prêteurs sur gages et les paris à la loterie, qui fonctionnent dans une certaine mesure comme des mécanismes d’épargne et de création de capital.[25]C’est ainsi par exemple qu’une voisine du Bel-Air dépensait entre 6 et 8 dollars (30 et 40 gourdes) tous les jours à la loterie, à peu près un tiers de ce qu’elle faisait en vendant du jus dans la rue (à peu près 30 dollars haïtien, 150 gourdes). Chaque matin, elle et ses deux filles, et une amie qui vit avec elles, discutent des chiffres qu’elles choisiront pour les paris de la journée. Le soir elles discutent des raisons pour lesquelles elles ont échoué à gagner, et, plus rarement, comment dépenser leurs gains en dollars haïtiens. La monnaie imaginaire peut aussi servir « d’outil d’affectation »[26]: madame K. vend de la nourriture dans une zone affairée du Portail Saint-Joseph. Ses clients achètent de la banane frite à des prix qui vont d’une gourde à un dollar haïtien. Madame K. assigne l’argent qu’elle reçoit à trois endroits différents. Les sommes qui dépassent un dollar haïtien sont mises à part pour l’achat des ingrédients pour le lendemain ; la deuxième affectation est l’argent du foyer (lajan lakay) ; la troisième rassemble les sommes des ventes de moins d’un dollar, la petite monnaie (ti kòb) qui lui sert à acheter nourriture et eau pour le lendemain.[27]

Géographie de la monnaie et du calcul

Il y a un certain nombre d’années, le président du pays, René Préval, s’est plaint à la radio publique de son salaire, se lamentant qu’il ne recevait qu’un maigre 12 000 dollars par mois. Il parlait clairement en dollars haïtiens, ce qui équivaudrait donc à 1 500 dollars US. Mais le dollar haïtien n’est pas utilisé ainsi dans toutes les transactions et tous les calculs. En cartographiant l’usage des différentes unités de mesure et de modes de paiement, nous pouvons alors tracer la géographie des espaces monétaires. Comme l’a suggéré Jane Guyer, leur interaction et leur intrication constitue et révèle des hiérarchies sociales et des inégalités : tous les sujets n’ont pas la même capacité à utiliser une devise pour une autre ou à l’échanger contre d’autres. À Port-au-Prince, comme ailleurs, ces hiérarchies et ces inégalités sont reprojetées sur le territoire physique ; le dollar US domine comme unité comptable et comme mode de paiement dans des secteurs tels que le marché immobilier, les restaurants “haut de gamme”, les hôtels, les discothèques huppées et les supermarchés, tous ceux qui proposent leurs services à la haute société haïtienne et aux légions d’expats,de travailleurs humanitaires et de consultants. À mesure que nous descendons dans l’échelle sociale le dollar US commence à être utilisé dans des transactions qui sont calculées en dollars haïtiens. Plus bas encore – où se réalisent la majorité des transactions – les gens calculent en dollars haïtiens et paient en gourdes. L’unité comptable est utilisée entre haïtiens, dans les marchés et pour les petits emplois, les règlements de dettes, la loterie, dans le cœur de l’économie populaire, où les gens parlent en créole et calculent endolà.

Conclusion

En 2007 le gouvernement a interdit l’utilisation du dollar haïtien et rendu obligatoire l’établissement de prix en gourdes, interdisant donc la signalisation de prix en dollars haïtiens. Dès le début j’ai pu observer que de nombreux intellectuels appuyaient la mesure, condamnant la monnaie imaginaire comme une énième manifestation de l’arriération du pays Un article d’un journal national expliquait ainsi que la mesure gouvernementale avait le mérite « d’inviter à une approche moins schizophrène des calculs dans lesquels s’engagent nos compatriotes éternellement attachés à leurs gymnastiques arithmétiques ». C’est avec une condescendance assez typique des élites sociales qui estiment à la fois comprendre tout en dénigrant du même geste « les pratiques pathétiques de la population » que l’auteur condamne « la dextérité de nos vendeurs, travailleurs et autres agents économiques à peine éduqués.  » L’auteure finissait son article par un appel à la jeunesse à « pratiquer la gourde »[28].

La monnaie imaginaire haïtienne nous permet de mieux comprendre la réalité de l’argent, à partir d’un point de vue plus holistique et plus humaniste, au contraire du dualisme simpliste qui caractérise les constructions conceptuelles dominantes sur la question. L’existence de l’argent comme synthèse d’un ensemble de relations personnelles et impersonnelles,[29]ainsi que sa capacité à produire du relationnel,[30]sont des manifestations intrinsèques d’une essence multiple, à la fois réelle et fictionnelle. Avec ce mélange unique de nom, d’adjectif, de réalité et de fable, le dollar haitien nous dit quelque chose sur le rapport entre l’argent, les devises nationales et l’imaginaire national. Le dollar haitien fabrique une vie sociale, crée du lien entre les individus dans la vie de tous les jours, synthétise une histoire collective, pleine de relations actuelles et d’échanges constants entre les formes de la monnaie et les formes du langage ordinaire. Jusqu’à présent toutes les tentatives pour abolir le dollar haitien ont échoué, tout comme les projets qui veulent restreindre le commerce de rue et « formaliser » l’économie. Les rues continuent à être remplies par des foules de gens qui vendent, qui achètent et qui consomment, jusqu’à tard dans la nuit, sans électricité, à la lumière des lampes à essence ou des bougies. Ces rues et ces marchés ont leur propre ordonnancement, ce sontdes lieux où les gens peuvent jouir de l’échange, de la négociation et des affaires, discuter, parfois chanter et danser, vivre avec leur famille, se faire des amis et des amants, trouver de l’eau et de la nourriture, imaginer leurs avenirs partagés. Pendant ce temps en arrière-fond, une habitude numérique, l’échange d’argent, même de l’argent imaginaire. C’est de cette façon, pour reprendre les mots de Hart que les êtres humains « se sentent chez eux » au sein de ce (et de leur) monde.

 

Sur l’étagère

  • Bazabas, D., Du marché de rue en Haïti : Le système urbain de Port-au-Prince face à ses entreprises « d’espace de rue »,L’Harmattan, 1997
  • Bloch, M., Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, Armand Colin, 1954
  • Bompaire, M., Numismatique médiévale : Monnaies et documents d’origine française, Brepols, 2000
  • Castor, S., L’occupation américaine d’Haïti, CRESFED, 1987
  • Chatelain, J., La Banque Nationale. Son Histoire – Ses Problèmes, Les éditions Fardin, 2005
  • Day, J., « Naissance et mort des monnaies de compte (XIIIe – XVIIIe siècles) », Revue numismatique 6, 1998
  • Danticat, E., Adieu mon frère, Bernard Grasset, 2007
  • Lacombe, R., « Histoire monétaire de Saint-Domingue et de la République d’Haiti, des origines à 1874 », Revue d’Histoire des Colonies 43, 1956
  • Lardin, P., « Monnaie de compte et monnaie réelle : Des relations mal étudiées », Revue Européenne des Sciences sociales 2, 2007
  • Manigat, S., « Gourdes, dollars… ça coute combien ? », Le Matin, 21 septembre 2007
  • Trouillot, M. R., Haiti, State against Nation: The origins and legacy of Duvalierism, Monthly Review Press, 1990
  • Trouillot, M. R., “The Caribbean Region. An open frontier in anthropology”, Annual review of anthropology 21, 1992

 

[1] Federico Neiburg est professeur en anthropologie sociale au Musée national de l’université fédérale de Rio de Janeiro ; il est aussi le coordonnateur du Centre de recherche pour la culture et l’économie (NuCEC). Cet article est un extrait choisi et traduit de l’ouvrage collectif Money in a human economy, Keith Hart (éd.), éd. Berghan Books,  2017.

[2] Voir Nelms & Maurer, dans “Materiality, symbol and complexity in the anthropology of money”, in E.H. Bijleveld et H. Aarts (éd.), The psychological science of money,2014). A propos de la dichotomie moderne entre matérialité et immatérialité, voir D. Miller, dans “Materiality: an introduction”, in D. Miller (éd.), Materiality, Duke university Press,2005. A propos de la dichotomie entre économies réélles et économies fictives voir aussi J. Guyer, dans “Is the real economy disaggregating, disappearing or deviating?”, in Legacies, logics, logistics: essays in the anthropology of the platform economy, University of Chicago Press, 2016.

[3]Bompaire (2000) a montré à quel point la notion de devise imaginaire est multiforme et couvre un champ sémantique diversifié, qui “est homogène uniquement lorsque confronté à de l’argent réél utilisé dans les opérations de paiement.” Voir aussiDay (1998) et Lardin (2007).

[4] Marc Bloch (1886-1944) est un historien français. Il s’agit ici de sa pensée exprimée dans Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, Armand Colin, 1954.

[5]Citation extraite de J. Guyer, dans “Soft currencies, cash economies, new monies: past and present”, Procedings of the National Academy of Sciences, 2011. Les liens entre argent et mémorisation peuvent aussi être explorés à travers K. Hart, dans The memory namk: money in an unequal world, Texere Publishing, 2001 ; et aussi dans K. Hart & H. Ortiz, “The anthropology of money and finance: between ethnography and world history”, Annual review of anthropology, 2014. Dans Mutual life, limited: Islamic banking, alternative currencies, lateral reason, Princeton University Press, 2005, B. Maurer questionne la trajectoire téléologique et linéaire impliquée dans la dématérialisation de l’argent, qui commence supposément avec le troc et des monnaies matérielles et qui termine avec un énorme commerce et des meta coins.

[6]Telle que définie par K. Hart.

[7] Citation de N. Dodd, in The social life of money, Princeton university press, 2014.

[8]La téléologie se rapporte à l’étude des fins, de la finalité.

[9]Comme le souligne C. Taylor, in “Modern social imaginaries”, Public Culture, 2005, il est important de saisir la dimension moderne du concept d’imagination, qui n’a rien à voir avec une sorte de retard des pré-modernes qui manipuleraient des devises incomplètes et calculeraient de manière exotique.

[10]Hans Van Werveke (1898-1974) est un historien belge.

[11]Quelques références à la gestion monétaire pendant la période de l’Occupation américaine peuvent être trouvées dans Chatelain (2005) ; H. Schmidt, in The United States occupation of Haiti: 1915-1935, Rutgers University Press, 1995 ;  B.G. Plummer, in Haiti and the Great Powers 1902-1915, Louisiana University Press, 1988 ; et Castor (1987).

[12]Steven Mintz, historien à l‘université du Texas, a confirmé (dans une communication personnelle) quil n’avait jamais entendu parler du dollar haitien lors de sa recherche de terrain en Haiti. 

[13]Cette préférence pour l’échelle de cinq fait écho aux devises nationales de Madagascar et de la Mauritanie, qui semblent être les seules autres à reposer sur une telle échelle.

[14]Sur le sujet des la complexité des systèmes monétaires caraïbéens pendant la période coloniale, voir S. Mintz, in “Currency problems in eighteenth century Jamaica and Gresham‘s law“, in A. Manners (éd.), Process and pattern in culture, essays in honor of Julian N. Steward, 1964. Sur l’histoire monétaire coloniale de Saint-Domingue, voir Lacombe (1956).

[15]L’expression « indiscipliné » est inspirée par Trouillot (1992 : 20) qui l’utilise pour parler de la Caraïbe dans sa globalité. Nous rattachons cette idée d’indiscipline avec son esquisse de l’Histoire sociale d’Haïti, comme confrontation permanent entre société, état et nation (Trouillot 1990a).

[16]Différentes sources (comme le PNUD) s’accordent sur un taux d’émigration d’à peu près 8/1000. Néanmoins, ces statistiques ne tiennent pas en compte les migrants illégaux non enregistrés et aller-venues des Haitiens depuis la République Dominicaine voisine. 

[17]En 2012 les transferts de fonds vers Haiti avoisinnaient un peu plus de 25% du PIB (PNUD 2013). A propos des formes contemporaines d’argent mobile lié aux mobilités humaines, voir  B. Maurer, in “Mobile money, money magic, purse limits and pins: Tracing monetary pragmatics“, Journal of cultural economy,2011.

[18]Une description de ces changements dans ¨l’économie politique de l’aide¨ pour Haiti dans les années 1990 peut être trouvée dans James (2010), Marcelin (2011 and 2015) et Schuller (2012).

[19]L’idée de pluriactivité est centrale chez Hart (1973). Comitas (1963) développe le thème de la multiplicité occupationnelle dans la Caraibe.

[20]Pour une histoire récente du Bel-Air, voir le roman extraordinaire de Danticat (2007), ainsi que Laguerre (1983), Ribeiro Thomaz & Nascimento (2006), Beckett (2008), Kivland  (2012).

[21]100,000 personnes vivaient dans le Bel-Air élargi avant le séisme de 2010 (Fernandes and Nascimento 2007). Selon l’OMC (Portes et al. 1994), seulement 7.7 % de la force de travail était formellement employée en 1987. Le recensement de Viva Rio (Fernandes and Nascimento 2007) établit que 78% des familles du Bel-Air ont un revenu per capita mensuel inférieur à 43 USD et 38% d’entre elles gagnent moins d’un dollar par jour. Ceci corrobore les résultats du rapport le plus récent du PNUD (2013), qui indique que 75% de la population du pays vit avec moins de 2.5 dollars par jour.

[22]A propos du système de marché haïtien, voir Mintz (1960); à propos des marchés en plein air de la capitale, voir Bazabas (1997).

[23]Ces marchés ont subi plusieurs incendies au cours de ces dernières années, dont le dernier en janvier 2018[Ndt]

[24]Mintz (1964b) a exploré la notion traditionnelle de capital, manman lajan,dans ses études sur les marchés ruraux haïtiens.

[25]Laguerre (1983) et Baptiste, Heather & Taylor (2010).

[26]Selon Viviana Zelizer, professeur de sociologie à l’université de Princeton, dans son ouvrage The social meaning of money: pin money, paychecks, poor relief and other currencies, Basoc Books, 1998.

[27]Le terme kòba deux sens : un centième de gourde et un synonyme courant d’argent. Je manque d’espace pour explorer le vocabulaire créole qui fait la distinction entre monnen, lajan,kòb, etc.

[28] (Manigat 2007 : 3)

[29]Voir Hart 2007.

[30]  Selon V. Zelizer dans son article ”How I became a relational economic sociologist and what does that mean », paru dans Politis & society 40 (2), 2012.