Coup d’œil

« Except that it was all done with the best of intentions »*

ENTRETIEN

Propos recueillis par Maude Malengrez

Pamela Newkirk, journaliste et professeure à la New York University, a produit de nombreux travaux qui touchent au racisme, à ses processus de subsistance et de renouvellement aux Etats-Unis, particulièrement dans les médias. Fin 2015, elle publiait « Spectacle : The Astonishing Life of Ota Benga »[1]. Ce livre met l’histoire « officielle » d’Ota Benga, le jeune pygmée exposé dans la cage des singes du zoo du Bronx au début du XXième siècle « avec son consentement », à l’épreuve des faits et des archives. Elle tente ainsi de rendre justice à ce jeune homme au parcours effarant, un siècle plus tard. Mais l’intention de l’auteure est avant tout de mettre en lumière les mécanismes idéologiques de construction de l’histoire à l’œuvre jusqu’à aujourd’hui dans une société américaine divisée.

Comment Ota Benga est-il arrivé aux États-Unis ?

La première fois qu’il est venu, c’était en 1904, lorsque la foire de Saint-Louis a organisé une exposition de ce qu’on appelait à l’époque les « peuples primitifs ». Ota Benga était parmi ces jeunes Africains amenés aux États-Unis par Samuel Verner, explorateur auto-proclamé, qui avait été commissionné par la foire pour ramener des « Pygmées », diminutif alors employé pour décrire les peuples des forêts du Congo[2]. Les anthropologues de l’époque les considéraient comme des représentants de l’échelle la plus basse de l’espèce humaine et les organisateurs de cette foire voulaient cartographier le progrès humain de la civilisation la plus arriérée à la plus évoluée, avec les dénommés pygmées au bas de l’échelle. À l’époque, Ota Benga est exhibé sur les terrains et scènes des foires. Les organisateurs les décrivaient comme des invités, mais ils n’étaient pas traités comme tels : on les laissait dehors dans le froid, à peine vêtus.

Etait-il alors dans « l’air du temps » d’organiser ce genre d’évènements ? On pense notamment à Saartjie Baartman, exhibée en Europe près d’un siècle plus tôt, ensuite aux expositions coloniales et universelles.

À l’époque, les « zoo humains » véhiculaient l’idée que les gens exposés étaient des primitifs, ils étaient très populaires en Europe. Ils devinrent communs aux États-Unis au tournant du XXième siècle. Il était également répandu de considérer que ces personnes venaient de leur plein gré, que des liens de collaboration les liaient aux organisateurs. Dans mes recherches, j’ai pu prouver qu’il n’en était rien. La supposée « complicité » des personnes exhibées ne tient pas debout. La correspondance de Samuel Verner témoigne qu’il se rendait dans ces villages africains comme à la chasse. Il eut à écrire pour le Saint-Louis’ Post un article dans lequel il décrivait comment il « chassait ». Deux ans après la foire de Saint-Louis, Ota Benga fut ramené au Congo en compagnie de ses compatriotes. Mais il fit à nouveau le voyage vers les États-Unis en 1906 pour être finalement exhibé dans la « Maison des Primates » du zoo animalier du Bronx, en compagnie d’un orang outang.

Quels étaient les discours et l’idéologie qui cautionnaient de tels évènements ?

Pour la foire de Saint-Louis, Ota Benga et ses compatriotes furent décrits comme des cannibales. Cette idée venait du fait qu’ils avaient des dents taillées en pointe, ce qui à l’époque était très populaire au Congo, parmi d’autres choses comme les oreilles percées. Au Congo, c’étaient évidemment des pratiques de séduction destinées à rendre les gens plus attirants. Dans le contexte des États-Unis de l’époque, il était cependant très facile de les faire passer pour des cannibales.

Lors de l’arrivée d’Ota Benga dans le zoo du Bronx, cela fît les gros titres de la presse à travers le pays et jusqu’en Europe. La plupart des journaux, et ce inclus le New York Times, ne comprenaient pas pourquoi quelqu’un s’opposerait à son exposition car selon leurs informations, Ota Benga était, à la base, inférieur à l’humain, donc où le placer ailleurs que dans un zoo, compte tenu de la valeur pédagogique indéniable pour des milliers de gens ? Le journal suggéra qu’il était un spécimen, quelqu’un qu’il fallait étudier et non quelqu’un à qui attribuer la dignité d’un être humain. Pour le grand public, ce fût un évènement majeur et une exposition très populaire, formidable ! La fréquentation du zoo doubla : deux cent cinquante mille personnes ont vu Ota Benga au zoo du Bronx.

Y avait-il des gens qui s’indignaient publiquement, des oppositions ?

Bien sûr. Le fait qu’il ait finalement été libéré est d’ailleurs la conséquence de l’opposition de certaines personnes. Une poignée de pasteurs afro-américains dont le révérend James Gordon ainsi qu’un pasteur blanc, Robert Stuart MacArthur, étaient parmi les gens qui dénonçaient cette exposition. Quatre décennies après la fin de l’esclavage, les noirs américains le vivaient comme un acte raciste de grande ampleur et se sentaient particulièrement concernés. Grâce à la décence d’un petit nombre de personnes, cela devint gênant pour le zoo du Bronx et ils commencèrent à changer le discours sur ce qui s’était réellement passé.

 Pourquoi avez-vous choisi de mener ces investigations, un siècle plus tard ?

 J’étais moins intéressée par le fait qu’Ota Benga ait été exhibé dans un zoo que par la façon dont les faits et récits ont été « nettoyés » par les gardiens de notre histoire.

En 1974, William Bridges, commissaire du zoo du Bronx a écrit un livre sur l’histoire de l’institution. Parlant d’Ota Benga, il eut à dire que c’était un employé du zoo qui jamais n’avait été exhibé tel un animal. À cette distance et ces années plus tard, il n’avait rien d’autre à dire que relever le fait qu’Ota Benga était quelqu’un d’intéressant. Et c’était à peu près tout. Deux décennies plus tard, le petit-fils de Samuel Verner, l’homme qui avait amené Ota Benga du Congo, écrivit un livre sur l’amitié qui liait son grand-père à Ota Benga ! Cela m’intéressait de comprendre comment ces témoignages étaient corroborés par des documents historiques. Je suis donc allée voir dans les archives, et ce que j’y ai trouvé surpassait mes pires soupçons sur ce qui était réellement arrivé à Ota Benga. J’ai voulu défier ce qui avait été écrit et rétablir les faits, car il méritait que la véritable histoire soit connue.

On peut facilement imaginer que des discours dominants puissent se passer de preuves pour être communément acceptés, tandis que d’autres peinent à l’être même fortement documentés ?

Il y avait des notes de terrain anthropologiques, des correspondances entre les officiels du zoo et Samuel Verner, des lettres de Verner aux organisateurs de la foire de Saint-Louis, des relevés, des recensements, cela ne s’arrêtait pas. Il y avait tant de données me permettant de retracer l’histoire d’Ota Benga depuis le Congo jusqu’aux États-Unis et en Europe ! Elles n’avaient jamais été exploitées alors qu’elles contredisaient le discours véhiculé par les institutions et leurs représentants.

Comment analysez-vous la persistance de ces discours mensongers sur l’histoire et la façon dont ils incarnent un obstacle au changement au sein de la société américaine contemporaine ?

Ce sont les mêmes discours qui ont permis à Léopold II d’acquérir le Congo à titre personnel et de se présenter comme le sauveur des peuples alors qu’il les torturait et les rendait en esclavage. Donc ces discours deviennent une façon de traiter les gens de la façon la plus inimaginable qui soit et de dépeindre ces bourreaux comme des sauveurs, des amis des peuples. Ce que firent Léopold II, Samuel Verner, le zoo du Bronx… tout ceci fait partie de la même distorsion de l’histoire. Après plus d’un siècle, les gens qui ont exploité Ota Benga ont toujours le dernier mot sur ce qui lui est arrivé. Ils sont devenus des héros, des sauveurs. Je pense que mon livre est un des contre-discours les plus récents qui, en rétablissant les faits, met en lumière non seulement ce qui s’est historiquement passé, mais ce qui a cours aujourd’hui encore, ce que nous sommes, où nous sommes. Il y a tant d’autres enquêtes à réaliser pour faire la lumière non seulement sur l’histoire mais sur les jours d’aujourd’hui.

Dans votre livre, vous parlez du sentiment de honte qui participe au « statu quo » quant à la véracité des évènements passés.

La honte en fait partie, c’est certain, mais un autre sentiment y est lié qui n’est pourtant pas mérité, proche de celui procuré par la gloire. C’est une chose d’être honteux et en retrait, calme ; c’en est une autre de vouloir obtenir la gloire pour ces mêmes faits. Car si l’on veut vraiment parler de notre histoire honteuse, il faut dire la vérité, en tirer les leçons et avancer à partir de là. Énoncer des contre-vérités, supprimer la vérité, c’est ne jamais pouvoir apprendre, continuer à célébrer ceux qui ne devraient pas l’être tout en dégradant la mémoire des gens qui ne méritent que le respect. Cela nous plonge dans le désarroi.

Dans les pays qui ont eu à construire des processus de justice transitionnelle suite à des dictatures ou des conflits armés, l’amnistie fut parfois choisie afin de pouvoir avancer face aux défis de la reconstruction des sociétés. Mais les experts souvent rappellent qu’en tous les cas, l’une des conditions fondamentales avant de tourner la page, est de pouvoir la lire.

C’est exactement cela, et la seule condition pour que nous puissions apprendre des faits passés. Si nous ne connaissons pas notre histoire, nous sommes condamnés à la répéter. Or

au zoo du Bronx, il n’y a aucun signe de l’histoire d’Ota Benga, jusqu’à aujourd’hui.

Mon livre est sorti l’année passée et a connu une couverture presse impressionnante : deux revues dans le New York Times, une dans le Wall Street Journal, des plateaux télés, l’appui et la reconnaissance de prestigieuses institutions comme la Société d’histoire de New York, le Metropolitan Museum,… mais pas un mot du zoo du Bronx. Pas un errata, une correction, rien qui évoque un désir de prendre leur responsabilité quant au fait de perpétuer des faits historiques falsifiés, pas une seule indication. Je suppose que c’est la honte qui peut expliquer cela, le refus d’être associé à cette histoire et le désir de s’en éloigner autant que possible, au lieu d’en faire un moment d’apprentissage. Je peux cependant difficilement m’expliquer qu’il n’y ait pas eu un seul mot de dit ou d’écrit de la part de l’institution.

Y a-t-il aujourd’hui plus de place pour les contre-discours de ce type aux États-Unis ?

Oui bien sûr, et nous allons en voir de plus en plus. Regardez le Musée National de l’histoire et de la culture afro-américaines récemment inauguré à Washington. C’est un contre-discours majeur dans un lieu prestigieux et emblématique aux abords de la Maison Blanche. Il est symboliquement important qu’il existe un correctif à cette distorsion de l’histoire.

* « Mis à part que tout ceci fût fait avec les meilleures intentions », extrait de « Gathering of Animals : An Unconventional History of the New York Zoological Society » de William Bridges, éditeur des publications de la Société Zoologique. Dans cet ouvrage pourtant publié en 1974 et réimprimé jusqu’à nos jours, il remet en question, usant de nombreux subjonctifs, la « probabilité » qu’Ota Benga ait été « exhibé » tel un « animal » dans un lieu « clos » pendant « certaines heures ». « Cela semble peu probable », écrit-il, malgré les nombreuses preuves présentes dans les archives de sa propre organisation consultées par Pamela Newkirk lors de sa recherche. « Qu’il se soit trouvé, pour ses premiers jours, dans une cage de la Maison des primates pour jouer avec un Chimpanzé qui avait été son compagnon de voyage depuis l’Afrique est certain ; qu’une pancarte informative à son sujet était pendue sur la devanture de la cage pendant qu’il se trouvait à l’intérieur est également certain. À cette distance dans le temps, c’est tout ce dont nous pouvons être sûrs, mis à part que tout ceci fût fait avec les meilleures intentions, car Ota Benga représentait un grand intérêt pour le public New Yorkais qui n’avait pas eu le privilège de voir la famille des Pygmées à Saint-Louis. ». p. 225.

Sur l’étagère :

Pamela Newkirk, « Spectacle, The Astonishing life of Ota Benga », Amistad, New York, 2015.

[1] “Spectacle, la stupéfiante vie de Ota Benga”

[2] Actuelle République Démocratique du Congo.

Sous le Volcan, Malcolm Lowry en Haïti – 1947

ILLUSTRATION : Daniel Bajoit, 2017, création originale pour Trois/Cent/Soixante.

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